L’ONU : le grand théâtre du monde
193 États, une tribune, des discours… et parfois le réel qui attend dehors
Chaque année, au mois de septembre, le monde semble se donner rendez-vous à New York.
À la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, les dirigeants se succèdent, les déclarations solennelles se multiplient, les principes du droit international sont rappelés, les alliances sont affirmées, les inquiétudes sont exprimées et les grandes crises du moment sont placées sous les projecteurs de la communauté internationale. Pendant quelques jours, 193 États parlent au monde. Mais que se passe-t-il lorsque les discours s’achèvent, que les délégations quittent la tribune et que le monde diplomatique retrouve ses rapports de force, ses intérêts, ses alliances et ses stratégies ? C’est précisément là que commence une autre lecture de l’Assemblée générale. Car l’ONU est à la fois une tribune politique, un espace diplomatique, un lieu de légitimation internationale et un miroir des transformations du système mondial. Ce qui s’y dit compte. Mais ce qui se joue en marge, dans les rencontres bilatérales, les accords qui se négocient, les rapprochements qui s’accélèrent, les coopérations qui se structurent et les équilibres régionaux qui se déplacent peut parfois compter davantage encore. L’enjeu n’est donc pas seulement d’écouter les discours. Il est de regarder ce qu’ils révèlent, ce qu’ils dissimulent parfois, et surtout ce qui se construit en dehors de la tribune. En septembre 2026, cette question prend une dimension particulière. Derrière les déclarations officielles et les formules diplomatiques, plusieurs dynamiques régionales et internationales semblent se croiser : recomposition des alliances, affirmation de nouvelles puissances, rapprochements technologiques et militaires, bataille autour des territoires et des récits, compétition pour l’influence en Afrique et redéfinition progressive des rapports entre les États-Unis, l’Europe, le Moyen-Orient et le Maghreb. Dans ce contexte, la tribune de l’ONU ne constitue pas à elle seule le théâtre de la puissance. Elle n’en est peut-être que la partie la plus visible. L’autre partie se joue ailleurs : dans les capitales, dans les accords, dans les infrastructures, dans les technologies, dans les réseaux diplomatiques, dans les coopérations sécuritaires, dans les investissements et dans les architectures régionales qui se dessinent parfois sans faire la une. C’est cette distance entre le monde qui se présente à la tribune et le monde qui se construit sur le terrain qu’il convient d’interroger. Car derrière les discours de septembre 2026 se pose une question plus profonde : sommes-nous encore face à une simple succession d’événements diplomatiques, ou sommes-nous en train d’assister à une transformation plus profonde de l’architecture stratégique de notre région et du monde ? CHAQUE SEPTEMBRE, LA PLANÈTE MONTE SUR SCÈNE À New York, le décor est impressionnant : 193 drapeaux, 193 États, une immense tribune, des délégations venues du monde entier et des caméras braquées sur chaque prise de parole. - Le rideau se lève. - Les chefs d’État entrent en scène. - Les discours commencent. - Les applaudissements répondent aux déclarations. - Les résolutions deviennent le texte collectif de la séance. Tout semble parfaitement orchestré. On parle de Gaza et de la Cisjordanie, des guerres, des frontières, des sanctions, de l’aide humanitaire et de la sécurité internationale. Mais un théâtre possède toujours une particularité : ce qui se joue sur scène n’est pas nécessairement ce qui se passe derrière le décor. À New York, on proclame. Dans les couloirs, on négocie. Dans les capitales, on calcule. Et sur le terrain, les événements continuent. Pendant que les micros transmettent les discours, les combats peuvent se poursuivre. Pendant que les délégations adoptent des résolutions, des populations restent déplacées. Pendant que certains États condamnent Israël à la tribune, d’autres continuent d’entretenir avec lui des relations diplomatiques, économiques ou sécuritaires. C’est là que le théâtre devient révélateur. La scène montre les positions. Les coulisses révèlent les rapports. Le terrain révèle les conséquences. Et lorsque les projecteurs s’éteignent, une question demeure : LE SPECTACLE EST TERMINÉ. MAIS QU’EST-CE QUI A RÉELLEMENT CHANGÉ ? Bienvenue à l’Assemblée générale des Nations unies. Le grand théâtre de la politique internationale - là où les discours se jouent en public, tandis que la réalité continue hors scène. Le rideau est levé. Les 193 délégations prennent place. Pour quelques instants, une règle simple semble effacer les différences : un État, une voix. Le plus petit pays peut parler. La plus grande puissance doit écouter. Mais dès que les micros s’éteignent, une autre règle reprend ses droits. Car une voix ne pèse pas comme une armée. Une voix ne vaut pas une puissance économique. Une voix ne remplace pas un droit de veto. Une voix ne donne pas, à elle seule, les moyens d’imposer ou d’exécuter une décision. À l’Assemblée générale, l’égalité est une règle de représentation. Dans les relations internationales, la puissance reste une réalité. C’est précisément dans cet écart que commence notre pièce ACTE I - LE GRAND RASSEMBLEMENT Bienvenue à l’Assemblée générale des Nations unies. 193 États dans la même salle. Grands et petits. Riches et pauvres. Puissances nucléaires et États fragiles. Pays en paix et pays en guerre. Une règle les met juridiquement sur le même pied : chacun dispose d’une voix. Sur le papier : égalité. Dans la salle : égalité. Mais dès que le rideau s’ouvre sur le monde extérieur, la réalité change. Car la puissance ne se mesure pas seulement au nombre de voix. Elle se mesure à l’économie, à l’armée, à la technologie, à la finance, à l’énergie, à la démographie, aux réseaux diplomatiques - et surtout à la capacité de transformer une décision en réalité. C’est le premier paradoxe de notre pièce : - À l’intérieur de la salle : égalité des voix. - À l’extérieur : inégalité des capacités. - Même micro. - Mais pas le même poids. Et c’est précisément lorsque les micros s’allument que le deuxième acte commence. Car après avoir donné une voix à chacun, l’Assemblée générale donne la parole à ceux qui viennent défendre leurs intérêts, leurs alliances, leurs lignes rouges et leurs visions du monde. Le décor est égalitaire. La scène, elle, ne l’est pas. ACTE II - LE MICRO Puis vient le moment le plus attendu : le Micro. Un chef d’État monte à la tribune. Il salue. Il dénonce. Il alerte. Il propose. Il condamne. Il appelle à la paix. Il défend les intérêts de son pays. Mais il ne parle pas seulement aux 192 autres États. Il parle aussi à son opinion publique, ses alliés, ses adversaires, ses partenaires économiques, ses médias… et à l’Histoire. Le discours devient alors un instrument diplomatique : affirmer une position, envoyer un signal, mobiliser un soutien, fixer une ligne rouge. Et pourtant, une réalité demeure : le micro donne la parole. Il ne donne pas le pouvoir d’agir. On peut tout dire à la tribune. Mais tout ce qui est dit à la tribune ne devient pas nécessairement réalité. QUE DEVIENT LA PAROLE UNE FOIS LE MICRO COUPÉ ? Car à l’ONU, parler est une chose. Voter en est une autre. Et lorsque les États passent de la tribune au vote, le spectacle change de nature : les déclarations deviennent des textes, les positions deviennent des suffrages, et les suffrages deviennent des résolutions. ACTE III - LA GRANDE QUESTION : QUI DÉCIDE ? L’Assemblée générale est le principal organe délibérant, représentatif et décisionnel de l’ONU. Elle débat de pratiquement toutes les grandes questions internationales couvertes par la Charte et adopte des résolutions. Mais voici le détail que le grand public oublie parfois. L’Assemblée générale n’est pas un gouvernement mondial. Elle peut adopter des résolutions. Elle peut formuler des recommandations. Elle peut exprimer une position collective. Elle peut exercer une pression politique et diplomatique considérable. Mais une résolution de l’Assemblée générale n’est pas automatiquement l’équivalent d’une décision contraignante du Conseil de sécurité. La Charte prévoit notamment que l’Assemblée formule des recommandations sur de nombreuses questions internationales. Alors arrive la scène classique : Résolution adoptée. Applaudissements. Communiqué. Photographies. Déclarations. Satisfaction diplomatique. Puis, quelques heures plus tard, une question presque embarrassante : Et maintenant… qui fait quoi ? ACTE IV - LA GRANDE QUESTION QUI DÉCIDE… ET QUELLE EST LA PORTÉE DU VOTE ? Le vote commence. Les mains se lèvent. Les écrans s’allument. Les chiffres apparaissent. Résolution adoptée : Applaudissements & Communiqué & Photographies. Mais juridiquement, toutes les résolutions de l’Assemblée générale n’ont pas la même portée. Dans les questions de paix et de sécurité internationales, la Charte confère principalement à l’Assemblée générale le pouvoir de discuter, d’exprimer une position et de formuler des recommandations aux États ou au Conseil de sécurité. Les articles 10, 11 et 14 de la Charte l’établissent clairement. Cela ne signifie pas que ses résolutions sont sans importance. Elles peuvent avoir un poids politique, diplomatique et juridique dans certains domaines de compétence de l’Assemblée, notamment lorsqu’elles concernent son fonctionnement, son budget ou ses organes. Mais une recommandation de l’Assemblée générale ne doit pas être confondue avec une décision du Conseil de sécurité juridiquement obligatoire pour les États membres au titre de l’article 25 de la Charte. Voilà donc la distinction essentielle : L’Assemblée générale peut exprimer la volonté collective. Le Conseil de sécurité peut, dans le cadre de ses pouvoirs, prendre des décisions que les États membres s’engagent à accepter et à appliquer. Et lorsqu’une résolution de l’Assemblée générale porte une recommandation, une autre question apparaît immédiatement : QUI LA MET EN ŒUVRE ? Les États concernés ? Le Conseil de sécurité ? Les organes et agences de l’ONU ? Les organisations régionales ? Les acteurs humanitaires ? C’est ici que le théâtre rejoint la réalité : Le vote se fait dans la salle. La mise en œuvre se fait ailleurs. Et entre les deux se trouve toute la différence entre exprimer une volonté et produire un effet. La résolution est adoptée. Mais le rideau ne tombe pas. Car derrière le vote apparaît une autre question, plus délicate : QUI DISPOSE DES MOYENS D’AGIR ? C’est à cet instant que la scène change. L’Assemblée générale a parlé. Mais lorsque la paix et la sécurité internationales sont en jeu, un autre acteur entre au premier plan : le Conseil de sécurité. Et avec lui apparaissent une autre logique, quinze sièges, cinq membres permanents… et le droit de veto. ACTE V - LE CONSEIL DE SÉCURITÉ ENTRE EN SCÈNE Et voici un autre personnage essentiel de notre pièce : le Conseil de sécurité. Mais attention : l’entrée du Conseil de sécurité ne signifie pas que l’Assemblée générale disparaît de la scène. L’Assemblée générale possède des pouvoirs réels et importants. Elle constitue l’organe le plus représentatif de l’ONU : 193 États, une voix chacun. Elle délibère, adopte des résolutions, formule des recommandations, vote le budget de l’Organisation et participe à l’élection de plusieurs organes et responsables du système onusien. Son influence ne se résume donc pas à de simples discours. Elle peut donner une légitimité politique internationale à une cause, créer une dynamique diplomatique, mobiliser les États et faire évoluer le débat international. Mais lorsqu’il s’agit de décisions contraignantes en matière de paix et de sécurité internationales, le Conseil de sécurité occupe une position particulière. - Quinze membres. - Cinq permanents. - Dix élus pour des mandats limités. Et surtout, pour les cinq permanents : le droit de veto. Le contraste apparaît alors clairement : À l’Assemblée générale : 193 voix et une forte capacité de représentation collective. Au Conseil de sécurité : 15 membres et, pour les cinq permanents, un pouvoir de veto. Il ne s’agit donc pas d’opposer une Assemblée « impuissante » à un Conseil « tout-puissant ». Il s’agit de comprendre deux formes différentes de pouvoir international : l’Assemblée générale donne une voix collective ; le Conseil de sécurité dispose, dans son domaine de compétence, de pouvoirs décisionnels spécifiques. Et c’est précisément là que notre théâtre devient intéressant :la majorité peut exprimer une volonté ; mais la volonté collective et la capacité juridique d’agir ne sont pas toujours réunies au même endroit. Beaucoup de voix peuvent faire entendre une position. Quelques voix peuvent parfois bloquer une décision. Le théâtre change de salle. La question, elle, demeure : qui peut réellement transformer la parole en action ? Le vote est terminé. Le texte est adopté. Le communiqué est publié. Mais une résolution ne fait pas taire une bombe. - Le Conseil de sécurité peut décider. - L’Assemblée générale peut condamner. - Les États peuvent voter. - Les diplomates peuvent négocier. Mais pendant ce temps, quelqu’un, quelque part, vit les conséquences de ce qui a été décidé… ou de ce qui ne l’a pas été. Alors le rideau diplomatique s’ouvre sur une autre scène. Pas de fauteuils. Pas de micros. Pas d’applaudissements. LE TERRAIN. Et parmi les tragédies qui ramènent brutalement la diplomatie à ses limites, une situation domine aujourd’hui l’agenda international : ACTE VI - ET PENDANT CE TEMPS… LE MONDE RÉEL Les guerres sont partout. Les peuples oubliés aussi. Le rideau diplomatique s’ouvre sur une autre scène. Pas de fauteuils. Pas de micros. Pas d’applaudissements. Pas de photographies officielles. Le terrain. Pendant que les délégations se succèdent à New York, le monde continue de vivre ses tragédies, ses incertitudes et ses fractures.Des guerres se poursuivent. Des populations fuient leurs foyers. Des familles sont séparées. Des enfants grandissent dans l’insécurité. Des infrastructures sont détruites. Des territoires demeurent disputés. Des États fragilisés peinent à protéger leurs populations. Et des millions de personnes attendent une aide, une protection ou simplement la possibilité de retrouver une vie normale. La réalité humaine ne connaît ni les frontières diplomatiques ni le calendrier des sommets internationaux. Elle ne s’interrompt pas lorsque les chefs d’État prennent la parole. Elle ne disparaît pas lorsque les caméras se tournent vers une autre actualité. Elle ne se résout pas parce qu’une crise cesse momentanément d’occuper les premières pages des journaux. Et surtout, elle ne se limite pas à un seul conflit. L’Europe, l’Afrique, le Moyen-Orient et d’autres régions du monde connaissent des situations de guerre, d’instabilité, de déplacement ou de profonde vulnérabilité. Les contextes diffèrent, les responsabilités doivent être examinées au cas par cas et les réalités historiques ne sont pas interchangeables. Mais une même question humaine traverse ces situations : que devient la population lorsque les mécanismes politiques et diplomatiques ne parviennent pas à mettre fin à sa souffrance ? 1. Toutes les crises n’occupent pas la même place dans le regard du monde Il existe une différence entre l’existence d’une tragédie et la place qu’elle occupe dans l’attention internationale. Certaines crises mobilisent les grandes puissances, dominent les débats diplomatiques et font l’objet d’une couverture médiatique continue. D’autres, pourtant porteuses de conséquences humaines considérables, restent moins visibles, moins commentées ou moins présentes dans les priorités politiques du moment. Cette différence de visibilité ne signifie pas nécessairement que les institutions internationales ignorent les crises moins médiatisées. Elle rappelle toutefois que l’attention publique, la mobilisation diplomatique et l’ampleur des besoins humains ne coïncident pas toujours. Une crise peut être connue sans être suffisamment prise en charge. Une population peut être évoquée dans un discours sans que sa situation s’améliore concrètement. Un conflit peut être inscrit à l’ordre du jour sans que les conditions d’une solution soient réunies. Et une tragédie peut progressivement sortir de l’actualité alors même que ses conséquences continuent de marquer durablement les populations. Voilà l’un des paradoxes de notre époque : le silence médiatique peut revenir bien avant la fin des souffrances. 2. Les peuples ne sont pas des figurants Dans le grand théâtre diplomatique, les États occupent la scène. Les dirigeants prennent la parole. Les ministres négocient. Les ambassadeurs transmettent des positions. Les organisations internationales adoptent des textes. Mais les populations concernées ne sont pas de simples figurantes de cette représentation. Elles en sont souvent les premières concernées et les premières victimes. Derrière les statistiques, il y a des familles. Derrière les cartes, des territoires habités. Derrière les lignes de front, des vies bouleversées. Derrière les mots « déplacement », « crise humanitaire » ou « reconstruction », des existences qui doivent continuer malgré la perte, l’incertitude et la précarité. Un peuple ne se résume pas à un dossier diplomatique. Il ne devrait pas devenir invisible parce qu’il appartient à une région moins stratégique, à un pays moins puissant ou à une crise moins présente dans les médias. La dignité humaine ne se mesure pas à la capacité d’un État à mobiliser les grandes puissances. Elle ne dépend pas de l’intérêt géopolitique que représente un territoire. Elle ne devrait pas varier selon l’intensité des rivalités internationales. Il ne s’agit pas d’affirmer que toutes les situations sont identiques. Il s’agit de rappeler que la valeur d’une vie humaine ne dépend pas de la visibilité de la crise dans laquelle elle se trouve. 3. L’ONU face à la pluralité des urgences C’est ici que la mission des Nations unies rencontre toute sa complexité. L’Organisation doit faire face à une multitude de crises, de conflits et de besoins. Elle constitue un espace de dialogue entre des États dont les intérêts, les moyens et les visions du monde peuvent profondément diverger. Elle peut alerter, mobiliser, coordonner, négocier, recommander et, dans le cadre de ses compétences, prendre ou faciliter certaines décisions. Mais elle ne dispose pas d’une capacité illimitée pour imposer partout la paix, protéger toutes les populations ou résoudre simultanément toutes les crises. Ses possibilités d’action dépendent notamment de ses mandats, des moyens disponibles, de la coopération des États et des rapports de force qui traversent le système international. La difficulté n’est donc pas seulement de reconnaître les souffrances. Elle est de transformer cette reconnaissance en action effective. Et cette difficulté devient particulièrement visible lorsque les intérêts des puissances s’opposent, lorsque les mécanismes de décision sont bloqués ou lorsque les engagements politiques ne sont pas suivis des moyens nécessaires à leur mise en œuvre. L’ONU peut donner une place à une crise dans le débat international. Elle ne peut pas, par la seule force d’un discours, garantir que cette crise trouvera une issue. 4. Une même dignité, des situations différentes Il serait pourtant réducteur de placer toutes les guerres sur un même plan, de confondre leurs origines ou de considérer que les responsabilités sont partout équivalentes. Chaque conflit possède son histoire, ses acteurs, ses causes, ses conséquences et ses enjeux propres. La neutralité ne consiste pas à effacer ces différences. Elle consiste à les examiner sans transformer l’analyse en plaidoyer pour un camp. Elle exige de distinguer les faits établis, les interprétations, les responsabilités documentées et les hypothèses. Elle impose également de ne pas confondre la critique d’une décision politique avec le jugement porté sur une population entière. On peut analyser les responsabilités sans déshumaniser les peuples. On peut reconnaître les souffrances sans établir de hiérarchie entre les victimes. C’est dans cet esprit que doit être observée la scène internationale : avec la même exigence de rigueur, quelle que soit la région concernée, la puissance de l’État impliqué ou la visibilité médiatique de la crise. Car le véritable enjeu n’est pas de déterminer quelle tragédie mérite le plus d’attention. Il est de comprendre pourquoi certaines crises mobilisent davantage les capacités d’action internationales que d’autres, et quels mécanismes permettraient de mieux répondre aux besoins des populations. 5. Lorsque les projecteurs s’éteignent À New York, les discours peuvent être solennels. Les résolutions peuvent être adoptées. Les appels à la paix peuvent être répétés. Les engagements peuvent être annoncés. Mais sur le terrain, une question demeure : Qu’est-ce qui change réellement pour les populations ? - Une famille déplacée peut-elle rentrer chez elle ? - Une aide humanitaire peut-elle parvenir à ceux qui en ont besoin ? - Un cessez-le-feu peut-il être respecté ? - Un territoire peut-il retrouver la stabilité ? - Une population peut-elle vivre sans craindre le lendemain ? - Et lorsqu’une crise quitte les écrans, qui continue de s’en occuper ? Ce sont ces questions qui permettent de mesurer la distance entre la parole diplomatique et ses conséquences humaines. Elles ne rendent pas les négociations inutiles. Elles rappellent au contraire pourquoi elles sont nécessaires. Car la diplomatie ne doit pas être jugée uniquement à la qualité de ses déclarations, mais aussi à sa capacité à contribuer à des changements concrets, durables et vérifiables. Le discours peut nommer la souffrance. L’action doit chercher à la réduire. Et lorsque l’action tarde, les populations continuent d’en supporter le coût. Le véritable paradoxe. L’ONU est l’un des rares espaces où les États du monde peuvent se retrouver, exposer leurs positions et rechercher des réponses collectives. Mais le monde qu’elle représente est traversé par des inégalités de puissance, des rivalités, des intérêts divergents et des conflits qui ne trouvent pas toujours de solution. C’est pourquoi il faut regarder simultanément les deux scènes. La scène diplomatique, où les États parlent, négocient, votent et affichent leurs positions. La scène humaine, où les populations vivent les conséquences des décisions prises, des décisions différées et parfois de l’absence de décision. Entre les deux se trouve toute la difficulté du système international. Et c’est précisément là que notre théâtre devient révélateur : la parole des États est visible, mais ses effets doivent être examinés. Les résolutions sont publiées, mais leur mise en œuvre doit être observée. Les engagements sont annoncés, mais leur traduction dans les faits reste à établir. Les peuples, eux, ne peuvent pas attendre indéfiniment que les rapports de force se rééquilibrent. Les guerres sont partout. Les peuples oubliés sont partout. Et aucune tribune ne devrait nous faire oublier ceux qui ne peuvent pas y prendre la parole. Le rideau ne tombe pas sur cette réalité. Il se déplace. Car après les discours, les crises et les souffrances humaines, une autre scène s’ouvre : celle des rencontres diplomatiques, des négociations, des alliances et des intérêts qui se construisent loin des micros. À New York, les dirigeants ne viennent pas seulement parler au monde. Ils viennent aussi se parler entre eux. Et c’est dans cet espace, entre la scène publique et les coulisses, que se joue une autre partie de notre pièce. ACTE VII - NEW YORK : LA SCÈNE ET LES COULISSES Et voici probablement la partie la plus intéressante. Car New York, pendant l’Assemblée générale, n’est pas seulement une tribune. New York est aussi une immense coulisse diplomatique. Les dirigeants se rencontrent. Les ministres se rencontrent. Les ambassadeurs se rencontrent. Les délégations négocient. Des accords sont préparés. Des positions sont testées. Des alliances sont discutées. Des divergences sont parfois réduites. Et des relations qui paraissent contradictoires depuis la tribune peuvent continuer à fonctionner dans les bureaux. Un exemple particulièrement révélateur s’est produit le 16 septembre 2026. À New York, le ministre de l’entité sioniste des Affaires étrangères Gideon Sa’ar a participé à une rencontre trilatérale avec le Maroc et les États-Unis, consacrée notamment au renforcement des relations Entité Sioniste–Maroc et à leur évolution diplomatique. Ainsi, dans la même ville où le monde débat des conflits et des fractures internationales : on dénonce ; on négocie ; on se rencontre ; on cherche des compromis ; on construit parfois de nouvelles relations. New York n’est donc pas seulement la scène. New York est aussi la coulisse. ACTE VIII - LA GRANDE CÉRÉMONIE DES POIGNÉES DE MAIN Et puis arrive le moment que les photographes adorent. La poignée de main. Le sourire. La photographie. Le communiqué. « Entretien constructif. » « Échange fructueux. » « Les deux parties ont souligné l’importance de… » « Les dirigeants ont convenu de poursuivre les consultations. » Et tout le monde repart. Avec parfois un accord. Parfois une promesse. Parfois une déclaration. Parfois simplement… une photographie. Ce n’est pas nécessairement inutile. La diplomatie fonctionne aussi grâce aux symboles, aux contacts personnels et aux canaux de communication. Mais la photographie possède une étrange propriété : elle donne parfois l’impression que quelque chose a changé avant même que l’on sache si quelque chose changera réellement. ACTE IX - LE TRAGIQUE REVIENT TOUJOURS Puis les lumières diminuent. Les caméras quittent la salle. Les délégations commencent à repartir. Les avions redécollent. Les hôtels se vident progressivement. Les drapeaux restent encore quelques heures. Et le monde réel revient. Les conflits. Les déplacements de populations. Les crises alimentaires. Les rivalités stratégiques. Les crises territoriales. Les États fragiles. Les populations vulnérables. Et des millions de personnes qui n’ont jamais eu accès au micro de l’Assemblée générale. Le rituel appartient à la scène. Les conséquences appartiennent au monde réel. Et c’est précisément cette coexistence qui rend la scène si particulière. L’ONU peut offrir un espace où le monde parle. Mais le monde réel continue d’évoluer pendant que les États parlent. C’est pourquoi l’important n’est pas seulement de compter les discours ou les résolutions. Il faut aussi observer ce qui change après eux. ACTE X - LE VÉRITABLE PARADOXE DE L’ONU Alors, faut-il rire de l’ONU ? Non. Faut-il idéaliser l’ONU ? Non plus. Il faut surtout comprendre ce qu’elle est. L’Assemblée générale constitue l’un des rares espaces où pratiquement tous les États du monde peuvent prendre la parole dans une même enceinte, selon le principe d’une voix par État. C’est considérable. Mais cette égalité institutionnelle ne supprime pas les rapports de puissance. Elle ne supprime pas les intérêts nationaux. Elle ne supprime pas les alliances. Elle ne supprime pas les rivalités. Elle ne supprime pas les vetos. Elle ne supprime pas les guerres. Elle ne transforme pas l’ONU en gouvernement mondial. L’ONU donne une voix au monde. Mais elle ne possède pas toujours les moyens de faire obéir le monde à cette voix. ACTE XI - LE MOT DE LA FIN Peut-être faut-il donc poser autrement la question. L’Assemblée générale des Nations unies est-elle : le lieu où le monde décide ? Ou bien : le lieu où le monde vient expliquer pourquoi il faut décider ? Car il existe une différence immense entre : parler et agir ; voter et appliquer ; condamner et empêcher ; recommander et exécuter ; reconnaître et imposer ; promettre et réaliser. C’est là que se trouve toute la tragédie. Et toute la comédie. ÉPILOGUE - LE RIDEAU TOMBE Chaque année, le scénario recommence avec des nouveaux acteurs pour les uns des acteurs à vie pour les autres. Mais les décors, les scripts, les scénarios et les textes restent inchangés Alors peut-être que la véritable question n’est pas : « L’ONU est-elle efficace ? » La question est plus profonde : « Que peut réellement faire une organisation qui donne à presque tous les États du monde une voix égale, alors que ces États ne disposent ni de la même puissance, ni des mêmes intérêts, ni des mêmes moyens d’action ? » C’est là que se trouve le véritable théâtre. Pas dans les fauteuils. Pas dans les drapeaux. Pas même dans les discours. Il se trouve dans l’écart entre ce que le monde dit… et ce que le monde est capable de faire. Et chaque année, à New York, le rideau se lève. LE MONDE A PARLÉ. MAINTENANT, IL RESTE À VOIR CE QU’IL FERA…l’année prochaine. *Pr.Université Constantine 2