Soixante-dix ans de sommets...
Le 22 juin 2026, un nouvel Égyptien a pris place à la tête du Secrétariat général de la Ligue arabe. Personne ou presque n’a semblé surpris. L’information a cir...
Pourtant, lorsqu’on s’y arrête un instant, cette habitude mérite d’être interrogée. Créée en 1945 pour renforcer la coopération entre les États arabes, défendre leurs intérêts communs et contribuer au règlement de leurs différends, la Ligue arabe approche aujourd’hui des quatre-vingts années d’existence. Or, malgré les changements de dirigeants, les bouleversements géopolitiques et les transformations du monde arabe, une constante demeure : le poste de secrétaire général reste presque exclusivement réservé à des ressortissants égyptiens. À force de répétition, cette situation a fini par paraître normale. Pourtant, une question simple s’impose : comment une organisation censée représenter vingt-deux États arabes peut-elle confier sa direction, décennie après décennie, aux représentants d’un seul pays ? La nomination de Nabil Fahmy ne constitue donc pas seulement un changement de titulaire. Elle remet en lumière une réalité rarement débattue ouvertement : la Ligue arabe a été pensée comme une organisation panarabe, mais elle fonctionne depuis toujours sous une influence égyptienne difficile à ignorer. Le constat est d’autant plus frappant que la seule exception à cette règle fut le Tunisien Chadli Klibi, nommé dans des circonstances exceptionnelles après les accords de Camp David, lorsque l’Égypte avait été suspendue de l’organisation et que son siège avait été transféré à Tunis. Dès le retour du Caire dans la Ligue, le poste est revenu à un Égyptien, puis à un autre, puis à un autre encore, comme si l’ensemble du monde arabe ne disposait pas de personnalités capables d’assumer cette responsabilité. Le problème ne réside évidemment pas dans l’Égypte elle-même. L’Égypte demeure un grand pays arabe par son histoire, sa culture, sa démographie et son influence régionale. Le débat porte sur un principe : celui de la rotation des responsabilités. Dans la plupart des organisations régionales ou internationales, qu’il s’agisse de l’Organisation des Nations unies, de l’Union africaine ou de l’Union européenne, l’alternance entre les États membres constitue une règle élémentaire d’équilibre et de représentativité. À la Ligue arabe, cette logique semble avoir été mise entre parenthèses depuis sa création. Cette permanence a progressivement renforcé l’impression que les centres de décision de l’organisation restent étroitement liés aux priorités diplomatiques du Caire ainsi qu’aux équilibres imposés par les monarchies les plus influentes du Golfe. C’est d’ailleurs là l’une des grandes contradictions de la Ligue arabe. Officiellement, elle se présente comme la voix collective des peuples arabes. Dans la pratique, elle apparaît souvent comme le reflet des rapports de force entre régimes. Les décisions majeures sont généralement déterminées par les intérêts de quelques capitales dominantes tandis que les États les moins influents se contentent d’accompagner le mouvement ou de garder le silence. Cette réalité n’est un secret pour personne. Elle explique en partie pourquoi la Ligue peine à apparaître comme une institution indépendante capable de porter un projet collectif arabe. Le cas égyptien illustre particulièrement cette ambiguïté. Depuis les accords de Camp David, Le Caire occupe une position diplomatique singulière. Il demeure un acteur central du monde arabe tout en étant lié à l’entité sioniste par des engagements stratégiques anciens. Cette situation nourrit depuis longtemps un débat sur la capacité de l’Égypte à distinguer ses intérêts nationaux de ceux qu’elle est censée défendre au nom de l’ensemble des États arabes. On peut partager ou contester cette analyse, mais il est difficile de nier qu’elle alimente les interrogations entourant le rôle de la Ligue. Ces interrogations deviennent encore plus légitimes lorsque l’on examine le bilan de l’organisation. Depuis sa création, le monde arabe a traversé presque toutes les formes de crises imaginables : guerres, occupations étrangères, conflits internes, rivalités régionales, effondrements étatiques et fractures idéologiques. La Palestine demeure sans solution. Le Liban a traversé plusieurs guerres et crises existentielles. L’Irak a été dévasté. La Syrie a sombré dans une tragédie historique. La Libye reste divisée. Le Yémen continue de souffrir. Le Soudan est ravagé par la guerre. Face à ces drames successifs, la Ligue arabe a souvent donné l’impression d’observer les événements plutôt que de les influencer. Les sommets se sont multipliés, les déclarations aussi, mais les résultats concrets demeurent difficiles à identifier. Si l’organisation avait réussi à prévenir les conflits, à rapprocher durablement les États membres ou à défendre efficacement les grandes causes arabes, certains auraient pu invoquer l’efficacité pour justifier cette continuité institutionnelle. Or, le bilan laisse place à de nombreuses interrogations. La vérité est peut-être plus dérangeante encore. La faiblesse de la Ligue arabe ne semble pas résulter d’un manque de moyens. Elle découle plutôt du refus de ses membres de lui accorder une véritable autonomie. Une organisation dominée par les intérêts nationaux de quelques États ne peut difficilement devenir l’expression d’une volonté collective. Ainsi, la nomination d’un nouveau secrétaire général égyptien dépasse largement la simple question des personnes. Elle symbolise la continuité d’un système figé où l’alternance demeure l’exception et non la règle. Après près de quatre-vingts ans d’existence, la question n’est donc plus seulement de savoir qui dirigera la Ligue arabe. La vraie question est de savoir si cette institution est encore capable de se réinventer, de retrouver une indépendance réelle et de répondre aux attentes des peuples qu’elle prétend représenter. Lorsqu’une organisation ne parvient ni à prévenir les divisions, ni à résoudre les conflits, ni à défendre efficacement les causes qu’elle revendique, une interrogation finit inévitablement par s’imposer : représente-t-elle encore les peuples arabes ou seulement les équilibres politiques entre les régimes qui parlent en leur nom ?