Réfutation d’un manifeste

In groupe d’intellectuels vient d’adresser au président de la République un manifeste dénonçant le rétablissement de la peine capitale au nom du droit à la vie,...

Le problème n’est pas de défendre les droits de l’homme. Le problème est de savoir par quel bout on choisit de regarder cette réalité. À lire certaines prises de position, on pourrait presque croire que le drame commence au moment où la justice envisage de condamner le criminel et non au moment où celui-ci décide de prendre la vie d’un autre. Comme si la première question à poser était de savoir ce que l’État pourrait faire au coupable, avant même de se demander ce que le coupable a fait à sa victime. C’est précisément là que le débat devient gênant. On parle du droit à la vie. Mais de quelle vie parle-t-on ? De celle de l’enfant qui a été enlevé, torturé, violé puis tué, ou de celle de celui qui lui a volontairement retiré le droit de vivre ? On invoque le risque d’erreur judiciaire. Il faut évidemment s’en préoccuper. Mais où est, dans cette démonstration, la place accordée à l’erreur autrement plus définitive commise par le criminel lorsqu’il arrache un enfant à ses parents et lui ôte la vie ? Une erreur judiciaire peut être dénoncée, combattue et, dans certains cas, réparée avant l’exécution. Une vie assassinée ne l’est jamais. Il est difficile d’accepter que le débat soit présenté essentiellement à travers le sort de celui qui a commis l’acte. La peine capitale peut être contestée, bien entendu. On peut considérer que l’État ne doit jamais donner la mort. On peut défendre l’abolition au nom d’une conception particulière de la justice. Mais on ne peut pas transformer cette position en démonstration abstraite dans laquelle la victime finit par devenir presque invisible. Le droit à la vie ne devrait pas être brandi comme une formule permettant de passer rapidement sur la vie précisément détruite par le crime. L’Algérie n’a procédé à aucune exécution depuis 1993. Le 1er octobre 2026, l’Assemblée populaire nationale a adopté la modification du Code pénal prévoyant la peine capitale notamment pour les auteurs d’incendies volontaires de forêts et de champs et pour les auteurs d’enlèvements d’enfants, avec aggravation lorsque le crime est accompagné de torture, d’agression sexuelle ou de sévices. ([Aps][1]) On peut discuter cette décision. On doit même la discuter sérieusement. Mais il faut alors discuter des crimes auxquels elle entend répondre et pas seulement de la sanction qui pourrait leur être appliquée. La véritable question n’est donc pas simplement : que doit faire l’État du criminel ? Elle est aussi : que faisons-nous de la réalité des victimes ? Que faisons-nous de ces familles qui n’auront jamais la possibilité de retrouver leur enfant ? Que faisons-nous de cette douleur qui ne disparaît pas parce qu’un manifeste rappelle opportunément les grands principes ? Que faisons-nous de cette vie qui n’a bénéficié d’aucune seconde chance ? Cela ne signifie évidemment pas que la justice puisse condamner sur la seule base de l’émotion. La peine capitale étant irréversible, elle exige des garanties exceptionnelles. Les preuves doivent être établies avec la plus grande certitude possible. Les enquêtes doivent être conduites avec rigueur. Les témoignages doivent être vérifiés. Les droits de la défense doivent être respectés. Le procès doit répondre aux exigences d’une justice équitable. Une condamnation injuste à la peine capitale serait irréparable et cette possibilité impose une vigilance absolue. Reconnaître cette exigence ne signifie pas qu’il faille détourner le regard de la victime. La crainte de l’erreur judiciaire ne peut pas devenir une manière commode de sortir du débat sur les crimes eux-mêmes. Elle ne peut pas avoir pour effet de transformer le criminel en sujet principal et la victime en simple élément du dossier. À force de parler de celui qui risque la condamnation, on finit parfois par oublier celui qui a déjà tout perdu. C’est là que le manifeste appelle une autre lecture. Défendre le droit à la vie est un principe respectable. Mais encore faut-il avoir le courage de commencer par la vie qui a été détruite. Le droit à la vie ne peut pas être une abstraction réservée à celui qui comparaît devant le juge. Il doit aussi être regardé à travers celui qui n’a plus la possibilité de comparaître, de témoigner, de raconter ce qu’il a subi ou simplement de rentrer chez lui. C’est peut-être là que se trouve le véritable malaise. Le manifeste parle beaucoup du droit à la vie, mais la première vie dont il faudrait se souvenir dans ce débat est précisément celle que le criminel a supprimée. Avant le condamné, il y avait une victime. Avant le procès, il y avait un crime. Avant la question de la peine, il y avait un enfant, une famille, une vie qui devait continuer et qui ne continuera jamais. Il y avait aussi des terres pleines de vie, aujourd’hui calcinées, réduites en cendres, qui portent encore les traces d’une horreur délibérément infligée à notre pays. [1]: https://www.aps.dz/fr/algerie/actualite-nationale/mupd5c0j-adoption-de-la-loi-portant-code-penal?utm_source=chatgpt.com »Adoption de la loi portant Code pénal | Algérie Presse Service»