Quand la violence devient un langage

Certaines images ne disparaissent pas lorsque l'on éteint son téléphone. Elles continuent de nous poursuivre parce qu'elles donnent le sentiment qu'un équilibre...

Voir un homme pourchasser une femme avec un sabre, en pleine rue, dépasse le simple fait divers. La violence est d'une telle brutalité qu'elle sidère autant qu'elle interroge. Comment une telle scène peut-elle se produire ? À quel moment l'espace public a-t-il cessé d'être un lieu de protection pour devenir, parfois, le théâtre de la peur ? Le plus inquiétant n'est peut-être pas cette scène en elle-même. C'est qu'elle ne paraît plus exceptionnelle. Chaque semaine apporte son cortège de vidéos montrant des rixes, des agressions à l'arme blanche ou des affrontements entre bandes de quartiers. Les réseaux sociaux amplifient leur diffusion, mais ils n'en sont pas l'origine. Ils ne font que révéler une réalité qui s'installe progressivement et qui finit par banaliser l'inacceptable. Il serait injuste de passer sous silence la réactivité des services de sécurité. Dans la plupart des affaires récentes, les auteurs ont été rapidement identifiés et arrêtés. Les opérations de police et de gendarmerie se multiplient, les armes blanches sont saisies, les réseaux de trafic de stupéfiants sont régulièrement démantelés et les interventions se succèdent dans les quartiers les plus exposés. L'État assume pleinement sa mission de protection de l'ordre public. Mais cette efficacité, aussi indispensable soit-elle, ne suffit plus à elle seule à contenir le phénomène. Lorsque les arrestations deviennent quotidiennes sans que la violence ne recule durablement, il faut accepter une évidence : nous ne sommes plus face à un simple problème d'ordre public. Nous sommes confrontés à une question de société. Car un gang ne naît pas spontanément. Il prospère toujours sur un terrain où plusieurs défaillances finissent par se rencontrer : l'échec scolaire, le décrochage social, l'économie parallèle, la circulation des drogues, l'affaiblissement de certains repères éducatifs et la fascination pour une violence devenue, chez certains jeunes, un moyen d'exister. Ces bandes ne cherchent pas uniquement à commettre des infractions. Elles aspirent à imposer une autorité concurrente, fondée non sur le droit mais sur la peur. Leur objectif est moins de voler que de dominer, moins de transgresser la loi que de convaincre les habitants que la véritable autorité est désormais la leur. C'est cette logique qui rend le phénomène particulièrement préoccupant. Lorsqu'un quartier commence à vivre au rythme des intimidations, ce sont les citoyens les plus paisibles qui renoncent peu à peu à occuper l'espace public. Les conséquences dépassent largement le nombre d'agressions recensées. Elles s'insinuent dans les habitudes les plus ordinaires. Une mère hésite à laisser son enfant jouer dehors. Une jeune femme modifie son itinéraire pour éviter certaines rues. Des commerçants ferment plus tôt. La peur change les comportements avant même de provoquer des victimes. Une société commence toujours à s'affaiblir lorsque les honnêtes citoyens adaptent leur quotidien aux délinquants plutôt que l'inverse. C'est précisément cette évolution que les pouvoirs publics entendent enrayer en préparant une stratégie nationale de prévention et de lutte contre les bandes de quartiers pour la période 2026-2029. Réunie sous l'autorité du ministre de l'Intérieur, la commission nationale chargée de ce dossier travaille à une approche qui ne se limite pas à la seule dimension répressive. En qualifiant cette lutte de « priorité nationale constante », le ministre Saïd Sayoud reconnaît implicitement que la réponse doit être à la hauteur d'un phénomène qui évolue rapidement et dont les mécanismes deviennent de plus en plus complexes. Le choix d'une stratégie globale constitue une évolution importante. L'expérience de nombreux pays montre qu'aucune politique exclusivement fondée sur la répression ne parvient, à elle seule, à faire disparaître durablement les violences urbaines. Les forces de sécurité interviennent après le passage à l'acte ; la prévention, elle, tente d'empêcher que ce passage à l'acte ne se produise. Les deux approches ne s'opposent pas : elles se complètent. La responsabilité dépasse donc largement les institutions chargées de la sécurité. L'école, la famille, les associations, les médias, les collectivités locales, la mosquée, les acteurs culturels et sportifs ont tous un rôle à jouer. Une société ne protège pas sa jeunesse uniquement avec des lois ; elle la protège aussi en lui offrant des repères, des perspectives et le sentiment d'avoir une place dans la communauté nationale. L'Algérie s'est toujours construite autour de valeurs de solidarité, de respect du voisinage et de cohésion sociale. Les bandes qui prétendent imposer leur loi par la terreur ne sont pas l'expression de cette culture ; elles en sont la négation. Les combattre ne consiste donc pas seulement à arrêter leurs membres. Il s'agit aussi de préserver un modèle de société où l'autorité appartient à la loi et non à la violence, où la rue reste un lieu de rencontre plutôt qu'un territoire de peur. La question qui nous est posée dépasse les statistiques de la délinquance. Elle est presque philosophique : quel type de société voulons-nous transmettre aux générations qui grandissent aujourd'hui ? Une société où chacun baisse les yeux devant le plus violent, ou une société où la force du droit continue de l'emporter sur le droit de la force ? C'est de la réponse à cette question que dépendra, bien davantage que de n'importe quelle opération de police, la tranquillité de nos villes dans les années à venir.