Quand la victimisation devient un métier

Boualem Sansal a décidément un problème avec les fins. Une affaire judiciaire ne suffit pas : il lui faut un épilogue.

Une grâce présidentielle ne suffit pas : il lui faut un procès. Une détention ne suffit pas : il lui faut un livre. Un livre ne suffit pas : il lui faut une nouvelle polémique. Lorsque les projecteurs commencent enfin à s’éloigner de lui, le voilà qui surgit avec une nouvelle trouvaille : « Je ne voulais pas être gracié, je veux être rejugé. » À ce niveau-là, ce n’est plus de la littérature, c’est de la programmation télévisuelle. Sansal semble avoir compris une règle élémentaire du petit commerce de la notoriété : tant qu’on parle de vous, vous existez ; dès que l’on cesse de parler de vous, il faut provoquer quelque chose. Notre écrivain paraît particulièrement doué pour ce genre de relance. Il a d’abord joué avec les sujets les plus inflammables pour l’Algérie : l’histoire, les frontières, le territoire, la souveraineté. Il a ensuite assumé des positions qui l’ont rapproché de certains milieux politiques et médiatiques français, jusqu’à devenir une figure particulièrement prisée de médias de droite et d’extrême droite. Puis l’arrestation est arrivée et avec elle le jackpot : le romancier est devenu personnage, le personnage est devenu symbole, le symbole est devenu produit médiatique. Sa détention a offert à certains médias exactement ce dont ils avaient besoin : un visage, un récit, un adversaire commode et une interminable matière à indignation. Sansal pouvait alors tranquillement passer du statut d’écrivain au statut de vedette de sa propre persécution. Il ne restait plus qu’à transformer cette séquence en livre. «La Légende». Le titre dit tout. Il ne s’agissait plus seulement de raconter une histoire : il fallait fabriquer le monument autour du personnage. Le problème avec les monuments médiatiques: ils prennent la poussière lorsque les caméras passent à autre chose. Alors il faut les dépoussiérer. Quelle meilleure méthode que de revenir avec une déclaration suffisamment extravagante pour obliger tout le monde à reparler de vous ? La grâce ? Non merci. Monsieur préfère le procès. La liberté? Pas assez spectaculaire. Il faut retourner en Algérie. Le prisonnier libéré réclame donc maintenant une nouvelle scène dans le théâtre dont il était censé vouloir sortir. Il y a quelque chose de presque comique dans cette posture : après avoir transformé sa détention en immense affaire médiatique, voilà qu’il semble incapable d’accepter que cette affaire puisse simplement se terminer. Il faut encore une déclaration, encore une polémique, encore un titre dans les journaux. À croire que le véritable cauchemar de Sansal n’est peut-être pas de retourner en prison, mais de retourner dans l’anonymat relatif qui précède les caméras. Bien sûr, personne ne peut affirmer ce qui se passe dans sa tête. Peut-être croit-il sincèrement que cette nouvelle démarche est nécessaire. Peut-être veut-il réellement obtenir ce qu’il considère comme une réparation judiciaire. Mais une chose, elle, est parfaitement observable : cette déclaration lui rend immédiatement une visibilité qu’il risquait de perdre. C’est précisément là que le personnage devient plus intéressant que l’écrivain. Sansal semble avoir fini par confondre deux choses : défendre une cause et entretenir une légende. À force de se raconter lui-même, il donne parfois l’impression de ne plus pouvoir exister autrement que dans le rôle du dissident, du persécuté, du rebelle permanent. Il lui faut un pouvoir contre lequel s’insurger, une injustice à dénoncer, une scène à occuper et surtout, un public pour applaudir son courage. L’homme semble avoir tellement pris goût au personnage qu’il ne supporte plus que le rideau tombe. Il faut donc rappeler le public : « Regardez-moi, je veux revenir ! » Magnifique. Après l’arrestation, la condamnation, la grâce et le livre, voici le retour du héros. Tant pis si l’intrigue commence à sentir le réchauffé : dans le monde de la communication, un vieux scandale avec un nouveau titre reste toujours bon à prendre. Ce qui frappe surtout, c’est cette étrange manière de transformer une affaire sérieuse en feuilleton personnel. Une justice nationale devient un épisode de carrière. Une détention devient une marque personnelle. Une grâce devient un nouveau motif de publicité. Le retour au pays devient le prochain coup de projecteur. À ce stade, Sansal ne semble plus seulement écrire sur lui-même : il semble avoir fait de lui-même son œuvre la plus ambitieuse. Le personnage a mangé l’écrivain. Le dissident a mangé le romancier. La légende a mangé le livre. Maintenant, la légende réclame une nouvelle saison. Il ne manquerait plus qu’une conférence de presse à l’aéroport d’Alger, avec micros, caméras et bande-annonce : « Boualem Sansal, le retour. Après le succès de la prison, découvrez le procès. » On pourrait en rire si toute cette mécanique ne reposait pas sur des questions autrement plus graves que les états d’âme d’un écrivain en mal de projecteurs. Mais puisqu’il a choisi d’en faire un spectacle, permettons-nous au moins de regarder le spectacle avec l’ironie qu’il mérite. Car derrière le grand récit du dissident héroïque, il reste une question beaucoup plus prosaïque : ‘combien de temps peut-on rester célèbre lorsqu’on n’a plus rien de nouveau à dire ?’ Sansal vient peut-être de trouver la réponse : il suffit de recommencer l’histoire. Même décor. Même adversaire. Même victime. Même indignation. Seule différence : cette fois, le héros demande lui-même à rentrer dans le décor. Rideau puis rallumez les projecteurs. «Le personnage n’a manifestement pas encore terminé de jouer son propre rôle.»...