On n’en parlera jamais assez
Hier, les moyens de s’instruire étaient modestes.
Les livres étaient moins nombreux, les bibliothèques plus rares, la télévision balbutiait encore et l’accès au savoir demeurait limité. Pourtant, cette relative pauvreté matérielle n’empêchait nullement les parents d’accomplir leur mission éducative. Bien au contraire. Parce que les sources d’influence étaient identifiables, ils savaient généralement ce que leurs enfants lisaient, regardaient ou fréquentaient. Ils pouvaient conseiller, orienter, corriger, parfois interdire, mais toujours accompagner. Leur autorité ne reposait pas sur la multiplication des moyens, mais sur une présence constante, un dialogue quotidien et une transmission naturelle des valeurs. Aujourd’hui, le monde offre des possibilités infiniment plus grandes, mais cette abondance s’accompagne d’un paradoxe : plus les outils se sont perfectionnés, plus il est devenu difficile pour les familles de garder un regard sur ce qui façonne l’esprit de leurs enfants. Je repense souvent aux années de notre adolescence. Le livre occupait alors une place que les écrans occupent aujourd’hui. Nous lisions parce que nous avions du temps, parce que les distractions étaient rares, parce qu’un roman ou un essai nous emportait bien plus loin que les murs de notre quartier. Il serait profondément injuste de faire d’Internet le responsable de tous les désordres de notre temps. Jamais une génération n’a eu autant de savoir à portée de main. En quelques secondes, un lycéen peut consulter les archives des plus grandes bibliothèques, écouter un professeur situé à l’autre bout du monde, apprendre une langue, découvrir un poète, un philosophe ou un scientifique qu’il n’aurait jamais rencontrés autrement. C’est une révolution silencieuse, immense, qui mérite d’être saluée. Mais c’est précisément parce que cet outil est extraordinaire que son usage nous interroge. Lorsque j’observe les voyageurs dans un bus, les familles réunies autour d’une table, les jeunes sur un banc ou les clients d’un café, je vois presque toujours la même scène : des regards penchés sur un écran, des doigts qui glissent sans fin, des vidéos qui se succèdent à une vitesse vertigineuse. Chacun semble occupé, chacun paraît connecté, mais combien, au bout de ces longues heures, peuvent dire ce qu’ils ont réellement appris ? Le paradoxe est là, sous nos yeux. Nous possédons probablement le plus puissant instrument de connaissance jamais inventé, mais nous l’utilisons bien souvent comme un simple passe-temps. Les heures s’évaporent dans une succession de contenus aussitôt vus, aussitôt oubliés. On rit quelques secondes, on s’indigne quelques minutes, on passe à autre chose sans laisser au silence le temps de transformer une information en réflexion. À force de tout voir, nous finissons parfois par ne plus rien regarder vraiment. Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître une réalité qui dérange. Une grande partie de ce temps passé devant les écrans ne nous enrichit guère. Il nourrit davantage notre curiosité immédiate que notre intelligence, davantage notre distraction que notre culture. Nous suivons des polémiques dont nous aurons oublié l’objet le lendemain, nous partageons des informations sans toujours les vérifier, nous consacrons des heures à des contenus qui ne laissent derrière eux ni connaissance, ni émotion durable, ni véritable questionnement. Le plus inquiétant n’est peut-être pas le temps perdu. Le temps se rattrape parfois. Ce qui inquiète davantage, c’est ce que ce flot continu de contenus fait peu à peu de notre regard. Nous nous habituons à l’immédiat, au spectaculaire, à l’émotion instantanée. Nous avons de plus en plus de mal à nous arrêter sur une idée, à lire un texte jusqu’au bout, à accepter la lenteur qu’exige toute réflexion profonde. Sans nous en apercevoir, nous risquons de perdre le goût de l’essentiel.