Militer : une conviction permanente ou un simple rendez-vous électoral ?
Il m’arrive souvent de m’interroger sur ce que signifie réellement le militantisme au sein d’un parti politique.
N’ayant jamais appartenu à une formation partisane, je ne pose pas cette question par déception ni par désir inassouvi d’y adhérer. C’est une interrogation née de l’observation, de la comparaison entre l’idée que je me fais, sur le plan théorique, du rôle d’un militant et ce que j’observe dans la réalité. À chaque fois, je reste avec le sentiment qu’il manque une pièce essentielle au puzzle. Dans son acception la plus noble, un parti politique n’est pas seulement une organisation qui présente des candidats aux élections. Il est d’abord une école d’idées, un laboratoire de réflexion, un espace où se construit une vision de la société. Derrière chaque parti devrait exister une philosophie, une conception de l’État, de l’économie, de la justice sociale, de la culture, des libertés, de la souveraineté nationale et du développement. Toutes ces orientations devraient être traduites dans un programme vivant, constamment enrichi par le dialogue avec les citoyens. Si tel est le cas, alors le rôle du militant dépasse largement la distribution de tracts ou l’animation des meetings durant une campagne électorale. Sa mission devrait être quotidienne. Il devrait être le lien permanent entre le parti et la société, celui qui explique les choix politiques, écoute les préoccupations des citoyens, fait remonter leurs attentes, organise des débats, nourrit la réflexion collective et contribue à rapprocher les idées du terrain. Or, l’impression qui domine est toute autre. Entre deux échéances électorales, la vie politique semble s’effacer. Les partis deviennent presque invisibles. Ils réapparaissent au moment des élections, présentent leurs candidats, exposent leurs promesses, sollicitent les suffrages, puis le silence reprend jusqu’au scrutin suivant. Comme si le militantisme se résumait à quelques semaines d’activité tous les quatre ou cinq ans. Cette situation soulève une question essentielle : peut-on encore parler de militantisme lorsque l’engagement ne devient visible qu’à l’approche des élections ? Une conviction politique ne devrait-elle pas s’exprimer en permanence plutôt qu’au rythme du calendrier électoral ? Ce constat produit une autre conséquence, plus préoccupante encore. Les programmes des partis restent largement méconnus du grand public. Rares sont les citoyens capables d’expliquer les propositions économiques, sociales ou institutionnelles des différentes formations politiques. On connaît davantage les noms de certains dirigeants, leurs déclarations médiatiques ou leurs interventions parlementaires que les idées qu’ils sont censés défendre. Peu à peu, les personnalités prennent le pas sur les projets, les visages remplacent les programmes. Dans ces conditions, le débat démocratique perd une partie de sa substance. Les confrontations d’idées deviennent rares. Les visions de société s’effacent derrière les stratégies de communication. Même les grandes familles politiques – nationalistes, conservatrices, démocrates ou islamistes – semblent parfois difficiles à distinguer lorsqu’arrive la campagne électorale. Les discours finissent par se ressembler davantage qu’ils ne se différencient, alors que la richesse d’une démocratie repose précisément sur la diversité des projets proposés aux citoyens. Le militantisme, pourtant, ne devrait jamais être une activité intermittente. C’est un engagement qui se construit dans la durée, au contact permanent de la société. Il suppose de former les citoyens, de susciter la réflexion, d’accepter la contradiction, de participer à la vie locale, d’accompagner les préoccupations quotidiennes de la population et d’expliquer les choix politiques bien avant qu’une affiche électorale n’apparaisse sur un mur. Les élections ne devraient constituer que l’aboutissement naturel d’un travail accompli tout au long d’un mandat. Elles devraient être le moment où les citoyens évaluent une présence constante, une cohérence, une fidélité aux engagements. Elles devraient mesurer l’intensité d’un militantisme vécu chaque jour, et non inaugurer soudainement une activité qui semblait avoir disparu pendant plusieurs années. Cette réflexion dépasse le seul fonctionnement des partis. Elle interroge notre conception même de la politique. Est-elle une succession de campagnes électorales ou un dialogue permanent entre les institutions et les citoyens ? Est-elle la conquête d’un mandat ou l’exercice continu d’une responsabilité ?