Le Parlement n’est pas une APC

Une campagne électorale ne se juge pas uniquement par les infractions constatées, des recours déposés ou des irrégularités officiellement signalées.

Elle se mesure également à la qualité du débat public qu’elle produit, à la compréhension qu’elle offre des institutions et à la manière dont elle éclaire le citoyen sur les enjeux réels du mandat sollicité. À cet égard, si la campagne actuelle n’a connu, officiellement, ni dérive majeure ni manquement déclaré, un phénomène mérite néanmoins d’être observé avec attention : la montée d’un discours fortement marqué par le populisme chez certains candidats. Le constat est simple. Une partie des discours entendus ces dernières semaines semble avoir déplacé le centre de gravité du débat électoral. Au lieu d’expliquer aux électeurs ce qu’est réellement un parlementaire, quelles sont ses prérogatives, ses responsabilités et les limites de son action, certains candidats ont choisi de concentrer leurs interventions sur des problématiques relevant essentiellement de la gestion locale. Routes dégradées, éclairage public, espaces verts, collecte des déchets, aménagement urbain, équipements de proximité... autant de sujets importants pour la vie quotidienne des citoyens, mais qui relèvent principalement des collectivités locales et des exécutifs territoriaux élus. Le problème n’est évidemment pas d’évoquer les préoccupations concrètes des citoyens. Un responsable politique déconnecté des réalités du terrain serait tout aussi critiquable. Le problème apparaît lorsque ces questions deviennent l’essentiel du discours et finissent par occulter la nature même de l’institution pour laquelle le candidat sollicite les suffrages. Un Parlement n’est pas une mairie élargie. Un député n’est pas un président d’APC à une autre échelle. Le rôle fondamental d’un parlementaire est d’abord législatif. Il participe à l’élaboration des lois. Il examine les textes qui structurent la vie économique, sociale et politique du pays. Il contrôle l’action du gouvernement. Il interpelle l’exécutif. Il contribue à l’évaluation des politiques publiques. Il participe aux débats nationaux qui engagent l’avenir de la collectivité tout entière. Autrement dit, son champ d’intervention dépasse largement les limites d’une commune, d’un quartier ou même d’une wilaya. Réduire la fonction parlementaire à une série de promesses concernant l’aménagement local revient donc à entretenir une confusion institutionnelle préjudiciable à la qualité démocratique du débat. Cette confusion n’est pas anodine. Elle produit chez le citoyen une perception erronée des responsabilités publiques. Elle crée des attentes que le futur élu ne pourra souvent pas satisfaire, non pas par manque de volonté, mais parce que les compétences promises ne relèvent tout simplement pas de son mandat. Combien de citoyens, ont fini par considérer leurs députés comme inefficaces simplement parce qu’ils attendaient d’eux des réalisations qui relevaient en réalité d’autres institutions ? Le populisme prospère précisément sur ce mécanisme. Il simplifie des réalités complexes. Il efface les frontières institutionnelles. Il remplace l’explication par la séduction. Il préfère les promesses facilement applaudies aux explications parfois plus exigeantes mais plus honnêtes. Dire à un électeur que l’on transformera son quartier, que l’on réglera rapidement ses difficultés quotidiennes ou que l’on apportera des solutions immédiates à tous les problèmes locaux est souvent plus séduisant que d’expliquer le travail minutieux d’élaboration d’une loi, le contrôle budgétaire, l’analyse des textes législatifs ou l’évaluation des politiques publiques. Pourtant, la pédagogie institutionnelle constitue elle aussi une responsabilité politique. Une campagne électorale devrait être un moment d’éducation citoyenne autant qu’un moment de compétition électorale. Elle devrait permettre aux électeurs de comprendre qui fait quoi dans l’organisation de l’État, quelles sont les compétences de chaque institution et où commencent et où s’arrêtent les responsabilités de chacun. Lorsqu’un candidat au Parlement adopte un discours qui ressemble davantage à celui d’un candidat aux élections locales, il ne commet peut-être aucune violation de la loi électorale. Mais il contribue involontairement à brouiller les repères institutionnels. Cette tendance révèle une difficulté plus profonde : la tentation permanente de transformer la politique en marché de promesses immédiates. Dans cet espace, la popularité prend souvent le dessus sur la rigueur institutionnelle, et le slogan remplace progressivement l’explication. Or, la maturité démocratique d’une nation ne dépend pas uniquement de la régularité des scrutins. Elle dépend aussi de la capacité des acteurs politiques à respecter l’esprit des institutions et à présenter honnêtement la nature des mandats qu’ils sollicitent. Le citoyen mérite mieux qu’un catalogue de promesses adaptées à toutes les élections. Il mérite un débat sérieux sur les lois qui seront votées, sur le contrôle de l’action gouvernementale, sur les orientations économiques et sociales du pays, sur les grands choix nationaux qui façonnent l’avenir collectif. Une campagne parlementaire devrait parler du Parlement. Cela paraît évident. Pourtant, c’est parfois l’évidence elle-même qui devient la première victime du populisme.