Le bruit dune minorité
Que reste-t-il à une mouvance politique lorsquelle ne parvient plus à convaincre dans les urnes, lorsque ses discours ne rencontrent plus l’adhésion espérée et ...
Que reste-t-il à une mouvance politique lorsquelle ne parvient plus à convaincre dans les urnes, lorsque ses discours ne rencontrent plus l’adhésion espérée et que, scrutin après scrutin, une grande partie de la société lui signifie quelle ne se reconnaît pas dans son projet ? Il lui reste, parfois, la tentation de changer de terrain. Lorsqu’on ne peut plus gagner par les idées, on cherche à exister par la polémique ; lorsquon ne dispose plus dune large base militante, on tente de transformer les fractures en capital politique ; lorsquon ne parvient plus à convaincre la majorité, on sadresse à une minorité en espérant que le bruit produit par celle-ci donnera lillusion dune influence retrouvée. Cest peut-être là que se trouve lune des dérives les plus préoccupantes. À défaut de pouvoir construire une nouvelle relation avec la société algérienne, certains courants semblent revenir inlassablement aux mêmes querelles, aux mêmes clivages, aux mêmes blessures historiques et aux mêmes batailles culturelles. Les haches que lon croyait enterrées ressortent alors de terre. On réactive les vieilles oppositions, on exhume les anciennes fractures, on remet en circulation des antagonismes que plusieurs générations dAlgériens ont pourtant appris à dépasser. Comme si, faute de pouvoir proposer un avenir suffisamment convaincant, il fallait ressusciter les conflits du passé pour retrouver une place dans le présent. Le procédé nest pas nouveau dans lhistoire politique. Les mouvements qui perdent progressivement leur capacité de mobilisation peuvent être tentés de radicaliser leur discours afin de conserver une visibilité. La provocation devient alors une méthode de communication, la transgression une preuve supposée de courage, et la polémique un substitut à la représentativité. Mais il existe une différence fondamentale entre être bruyant et être représentatif. Une polémique peut remplir les réseaux sociaux, provoquer des réactions passionnées, être abondamment commentée à létranger et pourtant ne traduire quune réalité politique marginale dans le pays. L’Algérie mérite pourtant mieux que cette politique de la cicatrice. Elle est traversée par des transformations profondes : une jeunesse qui regarde vers le monde, des aspirations économiques nouvelles, une volonté de modernisation, une demande de savoir, une transformation des rapports sociaux et une affirmation croissante de la souveraineté nationale. Dans cette société en mouvement, les constantes nationales ne sont pas de simples slogans administratifs. Elles constituent, pour une grande partie des Algériens, une mémoire collective construite au prix dune histoire particulièrement lourde. La langue arabe, la langue amazighe, lIslam, la mémoire de la lutte anticoloniale et lattachement à la souveraineté ne sont pas nécessairement vécus comme des instruments idéologiques. Ils appartiennent à un récit national auquel chacun peut naturellement apporter sa propre lecture, mais que personne ne peut sérieusement prétendre effacer. Lorsquun intellectuel algérien produit une uvre en français, cela relève de sa liberté. Lorsquil reçoit un prix à Paris, cela relève également de la liberté de ceux qui le récompensent. Lorsquil est célébré par des institutions françaises, il ny a, en soi, rien de scandaleux. Mais lorsque cette reconnaissance extérieure devient implicitement une mesure de la valeur intellectuelle, lorsque lapprobation de Paris semble peser davantage que le dialogue avec la société algérienne elle-même, une question mérite dêtre posée : à qui lintellectuel adresse-t-il finalement sa parole ? La politique nest pas une compétition pour savoir qui sera le mieux applaudi à létranger. Elle est dabord une capacité à comprendre son propre peuple. Lintellectuel, lui, na pas vocation à devenir linterprète permanent dune société étrangère auprès de sa propre société. Sa grandeur commence précisément lorsquil accepte de parler à ses compatriotes sans les mépriser, de les contredire sans les caricaturer, de défendre ses convictions sans transformer leurs valeurs en retard historique. Il peut aimer Paris, écrire en français, être publié en France et y recevoir tous les honneurs quil mérite. Mais aucun de ces honneurs ne lui confère le droit de parler au nom dune Algérie qui ne serait acceptable quà condition de satisfaire le regard de lextérieur. Les vieilles haches peuvent toujours être déterrées. Les mêmes querelles peuvent toujours être remises en scène. Les mêmes blessures peuvent toujours être transformées en arguments politiques. Mais une société finit par reconnaître ceux qui cherchent réellement à laccompagner et ceux qui ne cherchent quà retrouver, dans ses divisions, la place quils ont perdue dans son adhésion.