L’objectivité dans l’analyse
Quand on se tient suffisamment à distance de ce qu’on observe, on échappe à ses contraintes immédiates, à ses enjeux et à ses répercussions: c’est là que naît v...
Quand on se tient suffisamment à distance de ce qu’on observe, on échappe à ses contraintes immédiates, à ses enjeux et à ses répercussions: c’est là que naît véritablement la compréhension des personnes et des événements. Il existe en effet un gouffre entre vivre une situation et parvenir à l’analyser, entre y être mêlé et saisir comment elle fonctionne vraiment. Machiavel l’illustre parfaitement. Éloigné du pouvoir à Florence, il a pu se consacrer à la réflexion politique et donner naissance au ‘Prince’. Son passé d’homme d’État a nourri la pertinence de ses analyses, mais cet éloignement lui a surtout permis de considérer le pouvoir sous un angle nouveau. Parfois, on voit plus clair dans une réalité quand on cesse d’en être un protagoniste direct. Ce mécanisme dépasse largement le domaine politique. Dans nos relations avec autrui, les émotions, les intérêts personnels et nos convictions faussent constamment notre jugement. Celui qui aime ferme les yeux sur les défauts de l’aimé, tandis que celui qui défend une cause a tendance à minimiser ses failles tout en grossissant celles de ses opposants. Les faits demeurent identiques, mais la façon dont nous les interprétons reste prisonnière de notre position. Auxquels s’ajoutent les pressions qui étouffent l’expression: on peut bien comprendre une situation sans oser la dire à voix haute, de peur de perdre un poste, de détériorer une relation ou d’en payer le prix. L’éloignement peut alors créer l’espace de liberté qu’il nous manquait. Celui qui perd le pouvoir peut voir les choses plus clairement, mais il risque aussi d’être aveuglé par l’amertume ou le besoin de justifier son revers. La distance n’est donc pas une garantie de vérité. Elle offre simplement un cadre plus propice à la réflexion, à condition toutefois de savoir aussi prendre ses distances avec ses propres émotions et certitudes. C’est justement là que ça se complique. S’éloigner temporellement des faits ne suffit pas ; il faut aussi se dégager de ce qui nous pousse à les interpréter d’une certaine manière. On peut se tenir à l’écart d’un conflit sans pour autant se libérer de ses préjugés, tout comme on peut être directement impliqué et garder l’esprit clair. Pour analyser et écrire, il faut cette capacité à juger sans entraves. Celui qui écrit sur la société doit surmonter les réactions viscérales, peser les faits et saisir les comportements sans vouloir constamment valider une thèse ou protéger ses idées. Il ne s’agit pas d’étouffer ses émotions, mais de les empêcher de tenir les rênes à la place de la pensée. La distance ne doit pas mener à l’indifférence. Elle permet plutôt de percevoir différemment ce qui nous touche, de détecter les contradictions et d’accueillir des vérités qui peuvent nous déranger. On saisit souvent mieux les gens et les situations quand on n’a plus vraiment intérêt à les défendre ou les critiquer. La distance n’offre pas la garantie de la lucidité, mais elle peut nous affranchir de certains obstacles qui nous empêchent de voir le réel tel qu’il se présente.