L’enfant au cœur de leurs sacrifices

Chaque matin, il franchit les portes de l’université avec un sourire discret. Il salue ses camarades, plaisante avec eux, s’assoit parmi les autres et se fond d...

Personne ne voit ce qu’il cache derrière ce sourire. Personne ne sait ce que lui coûtent ses études, ni combien de fois ses parents ont compté et recompté quelques billets avant de les lui glisser dans la main ou de lui faire un virement : « Tiens, prends ça. » Ses parents ont peu de moyens, gagnent peu et, chez eux, chaque dépense est une décision, chaque billet a une destination, chaque besoin peut devenir un sacrifice. Pour que leur fils puisse continuer à étudier, ils renoncent parfois à des choses dont ils ont eux-mêmes besoin. Ils ne disent rien. Ils sourient devant lui pour ne pas transmettre leurs inquiétudes et veulent seulement lui offrir ce qu’ils n’ont pas eu : la possibilité d’aller plus loin qu’eux. Lui, pourtant, comprend. Il voit les yeux de sa mère lorsqu’une nouvelle dépense apparaît, remarque les mains de son père devenues plus lourdes avec les années et entend les soupirs étouffés lorsque l’argent manque. Il apprend à ne plus demander, à dire « ce n’est pas grave » lorsque ça l’est, « je n’en ai pas besoin » lorsqu’il en a besoin. Il sourit lorsqu’il a faim, invente une excuse lorsqu’il ne peut pas sortir avec ses amis, emprunte un livre lorsqu’il ne peut pas l’acheter pour ne pas demander davantage à ses parents. Il veut que ses amis découvrent son intelligence avant ses difficultés, être jugé sur ce qu’il est et non sur ce que sa famille peut lui offrir. C’est la forme que prend sa dignité lorsqu’elle n’a rien à exhiber. Il n’a peut-être pas le téléphone dernier cri, les vêtements à la mode ou l’argent pour toutes les sorties, mais il possède quelque chose que personne ne peut acheter : la conscience du prix de chaque chose. Il sait ce que peut coûter le moindre caprice de jeunesse lorsque son père doit parfois choisir entre le lui offrir et remplir le panier de courses. Il n’a presque rien dans ses poches, mais il avance avec une richesse que personne ne voit: la gratitude, la volonté, la dignité et l’espoir. « La prochaine fois que vous croiserez un étudiant vêtu simplement, assis seul au fond d’un amphithéâtre, ne regardez pas seulement ses vêtements. Ne mesurez pas sa valeur à son téléphone, à ses chaussures ou à ce qu’il ne possède pas. Vous ne savez pas ce qu’il a fallu sacrifier pour qu’il puisse simplement être là. Vous ne savez pas combien de fois sa mère a dit « ça ira » avec le cœur serré, combien de journées son père a terminées épuisé pour quelques billets de plus, ni combien de fois ce jeune homme a étouffé un besoin pour ne pas devenir une charge supplémentaire. Vous voyez un étudiant. Eux, ils ont mis leur vie entière derrière lui. Peut-être qu’un jour, lorsque vous le verrez monter sur une estrade pour recevoir son diplôme, vous applaudirez sa réussite sans savoir vraiment qui le recevra avec lui : une mère qui a appris à avoir faim en silence, un père qui a appris à cacher sa fatigue et deux parents qui auront transformé leurs privations en avenir pour leur enfant. Ce diplôme ne sera pas seulement accroché à son nom. Il portera aussi la trace de leurs mains usées, de leurs nuits d’inquiétude et de tous les « je n’ai besoin de rien » qu’il a prononcés pour leur éviter un sacrifice de plus. Revenons à notre jeune. À la fin de ses études, son père était déjà à la retraite. Comme il était fils unique, la dispense d’accomplir le service national avait bien arrangé les choses et lui avait permis d’entrer plus rapidement dans la vie professionnelle. Avec son diplôme de professeur de mathématiques en poche, il n’eut pas longtemps à attendre avant d’obtenir un poste dans un lycée. Après tant d’années d’efforts, de privations et d’inquiétudes. Un jour, lors d’une rencontre avec son père, je lui demandai simplement des nouvelles de son fils. Il me répondit spontanément : « El hamdou lillah. » Deux mots. Rien de plus. Mais dans ses yeux brillait une lumière de satisfaction et de bonheur qui disait tout. Dans ces deux mots, il y avait la fatigue d’un père, les sacrifices d’une mère, les années d’attente et la fierté de voir enfin leur fils debout. C’est à cet instant que j’ai compris ce que ce diplôme représentait réellement pour certains. Ce n’était pas seulement un diplôme de professeur de mathématiques. C’était la réponse à des années de privations, de sacrifices et d’espoir. Lorsque son père prononce « El hamdou lillah », avec une joie profonde, une immense fierté, mais aussi cette pudeur et cette humilité qui rendent l’instant encore plus bouleversant, on comprend qu’il ne parle pas seulement de son fils. Dans ces deux mots, il y a toute une vie de sacrifices, de prières et d’attente. Après avoir tant donné, tant espéré et tant attendu, le père n’avait besoin de rien ajouter. « El hamdou lillah» disait tout : la joie, la gratitude, la fierté et la récompense d’une vie.