L'alternance commence par soi-même
Certains dirigeants de partis politiques, qui font de la démocratie, de l'alternance et du renouvellement de la classe politique le cœur de leur discours, demeu...
Une permanence qui interroge, tant elle semble en décalage avec les principes qu'ils défendent. La démocratie ne peut être une exigence adressée uniquement aux institutions de l'État. Elle doit d'abord s'exercer au sein des partis politiques eux-mêmes. Un mouvement qui réclame davantage de pluralisme pour le pays ne peut durablement convaincre s'il ne pratique pas, dans son propre fonctionnement, ce qu'il revendique sur la scène nationale. Cette réflexion prend aujourd'hui une résonance particulière. Le pays a connu, ces dernières années, d'importantes évolutions institutionnelles. Les réformes engagées après le Hirak, les révisions constitutionnelles et la nouvelle législation électorale ont poursuivi un objectif clairement affiché : ouvrir davantage la vie publique aux nouvelles générations, encourager le renouvellement des élites politiques et favoriser une représentation plus large de la jeunesse dans les institutions élues. Le résultat est visible. Jamais auparavant les assemblées élues, qu'elles soient nationales ou locales, n'avaient accueilli autant de jeunes élus. De nouveaux profils sont apparus, parfois sans appartenance politique ancienne, apportant avec eux une autre manière d'aborder les responsabilités publiques. Cette évolution ne résout évidemment pas toutes les difficultés, mais elle constitue un changement qu'il serait injuste d'ignorer. Elle traduit une volonté d'insuffler un nouveau souffle à la représentation politique et de préparer progressivement une relève générationnelle. C'est précisément pourquoi le contraste apparaît encore plus marqué lorsque certains partis continuent d'être dirigés par les mêmes responsables depuis plusieurs décennies. Alors que les institutions nationales connaissent un renouvellement sensible, certaines formations politiques semblent figées dans une temporalité qui leur est propre. Les constitutions ont changé, les gouvernements se sont succédé, les présidents de la République également. Avant le Hirak, pendant le Hirak et après le Hirak, les mêmes dirigeants demeurent aux commandes de leurs partis, tenant souvent les mêmes discours et s'appuyant sur les mêmes cercles de soutien. Cette permanence pose une question simple : un parti politique est-il capable de survivre sans son dirigeant historique ? Si la réponse est négative, cela signifie que le problème dépasse la personne. Un parti n'est pas seulement un instrument électoral ; il est aussi une école de formation politique. Sa mission est de faire émerger des compétences, de préparer des responsables et d'organiser leur succession. Lorsqu'après trente années de direction aucune relève crédible n'a pu s'imposer, il est légitime de s'interroger sur le fonctionnement interne de l'organisation. L'expérience constitue une richesse incontestable. Nul ne conteste l'utilité de dirigeants qui ont traversé les grandes étapes de l'histoire politique nationale. Mais l'expérience ne devrait jamais être confondue avec l'irremplaçabilité. Les grandes démocraties montrent qu'un responsable politique peut quitter la présidence de son parti sans disparaître de la vie publique. Il peut continuer à conseiller, transmettre son expérience et accompagner les nouvelles générations. C'est souvent ainsi que se construisent les organisations solides. À l'inverse, lorsqu'une formation devient indissociable d'un seul homme, le débat interne tend progressivement à s'affaiblir. Les congrès deviennent des rendez-vous de confirmation plus que de confrontation des idées. Les jeunes cadres hésitent à porter leurs ambitions, tandis que les militants finissent parfois par confondre fidélité à un homme et fidélité à un projet politique. L'alternance ne constitue pas une remise en cause des anciens ; elle est la meilleure manière de garantir la continuité des idées. Une organisation qui prépare sa relève démontre sa confiance dans son propre projet. Celle qui dépend éternellement d'un seul dirigeant révèle, malgré elle, une certaine fragilité. La véritable crédibilité d'un discours démocratique ne se mesure pas uniquement aux propositions formulées pour le pays. Elle se vérifie aussi dans la manière dont chaque parti organise son propre fonctionnement. On ne peut convaincre durablement les citoyens de la nécessité du renouvellement politique si l'on refuse de l'appliquer à sa propre organisation. La démocratie commence dans les partis politiques, là où se forment les futurs responsables publics, là où se prépare la relève et où se construit la culture de l'alternance. Lorsqu'un pays engage des réformes pour ouvrir davantage la vie politique aux jeunes, il appartient aussi aux partis d'en tirer toutes les conséquences. Car une démocratie ne se renforce pas seulement par les lois ; elle se consolide aussi par l'exemple.