Ghaza, « NAZA » et la mécanique de l’horreur

Je n’ai pas encore vu « NAZA » dans son intégralité.

Je tiens à le préciser par honnêteté : il est toujours facile de condamner ou d’encenser une œuvre que l’on n’a pas entièrement regardée. Mais les extraits que j’ai vus, les éléments que j’ai lus et les témoignages qui en constituent la matière suffisent déjà à faire naître une question politique et morale : que reste-t-il de l’indignation lorsqu’elle se heurte aux intérêts des États ? Présenté à Venise et récompensé par le Prix spécial du jury, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor s’appuie sur les témoignages anonymisés de militaires et de membres des services de renseignements israéliens. Il cherche à éclairer les mécanismes de décision liés aux opérations militaires menées à Ghaza et leurs conséquences sur les civils palestiniens. Pendant que le film tente de pénétrer les coulisses d’une guerre où, selon les témoignages rapportés, la mort de civils pourrait entrer dans les calculs opérationnels, une autre réalité politique se déploie loin des ruines : le rapprochement entre le Maroc et Israël se poursuit et s’approfondit. C’est ce face-à-face qu’il faut regarder sans détour. D’un côté, « NAZA » cherche à mettre des mots sur ce que la guerre fait aux Palestiniens. De l’autre, Rabat poursuit ses relations avec l’entité sioniste, alors que son armée mène la guerre à Ghaza. D’un côté, des voix juives tentent de regarder derrière les communiqués militaires. De l’autre, les communiqués diplomatiques parlent de coopération, d’échanges, d’ambassades et de rapprochement. Ghaza compte ses morts pendant que les chancelleries comptent leurs intérêts. Ces deux réalités peuvent désormais coexister dans le même espace international sans nécessairement se rencontrer. Il faut une étonnante capacité à compartimenter le réel pour observer ces deux scènes sans ressentir de vertige. Ce qui frappe dans « NAZA », au-delà des images et des témoignages, c’est le vocabulaire de la guerre : celui d’un système où une vie humaine risque de devenir une donnée, une estimation, une variable parmi d’autres. Le mot « calcul » suffit à glacer le sang. Lorsqu’une société en vient à évaluer combien de civils peuvent mourir au cours d’une frappe, quelque chose de fondamental se brise. L’enfant cesse alors d’être un enfant : il devient un chiffre. La mère devient une probabilité. La maison, un objectif. La famille, une conséquence jugée acceptable. À mesure que le langage se refroidit, la mort devient plus facile à tenir à distance pour ceux qui décident. Une famille anéantie devient une « victime civile ». Des enfants tués deviennent des « dommages collatéraux ». Une maison habitée détruite devient un « objectif neutralisé ». Le vocabulaire administratif instaure une distance entre celui qui donne l’ordre et celui qui meurt. C’est précisément cette distance que « NAZA » semble vouloir réduire. La politique internationale possède, elle aussi, son propre langage : coopération, partenariat, sécurité, stabilité régionale, intérêts communs, normalisation. Des mots propres et diplomatiques, qui permettent de parler des relations entre États sans prononcer ceux qui dérangent. Le Maroc poursuit ainsi sa normalisation avec les sionistes. On peut invoquer la realpolitik, les intérêts économiques, la coopération sécuritaire ou les équilibres régionaux. Ce sont les mots des chancelleries. Mais Ghaza appartient à un autre vocabulaire : celui des êtres humains. Le rapprochement diplomatique avec les sionistes devient particulièrement troublant lorsqu’on le place à côté de « NAZA ». Le documentaire ne vient pas seulement d’une accusation extérieure. Il est réalisé par des juifs, à partir de témoignages de l’armada sioniste et interroge les mécanismes d’une guerre menée au nom de leur propre ‘État’. La question n’est donc pas uniquement : que disent les adversaires de cette entité ? Elle est aussi : que disent ceux qui viennent de l’intérieur ? Pendant que ces voix tentent de montrer ce qui se déroule derrière les murs du pouvoir militaire et politique, les relations diplomatiques poursuivent leur chemin. Ceux qui cherchent à rendre visibles les victimes deviennent parfois le problème, tandis que ceux qui maintiennent leurs relations avec les responsables de la guerre continuent de parler de stratégie, de sécurité et de coopération. La parole qui dérange est suspectée. La ruine devient un décor. Le mort devient une statistique. La diplomatie, elle, poursuit son cérémonial, avec ses formules soigneusement pesées. Ghaza n’a pas de formule diplomatique. Elle a des décombres, des morgues, des enfants blessés, des familles décimées et des survivants qui cherchent leurs proches sous le béton. Il existe aussi une autre forme de déshumanisation, plus silencieuse : l’accumulation. Une horreur en remplace une autre. Une photographie succède à une photographie. Un chiffre en remplace un autre. À force de compter les morts, nous finissons parfois par ne plus les voir. Le danger est là : qu’un mort supplémentaire ne provoque plus rien. C’est à cet endroit que la question dépasse le cinéma pour devenir profondément politique. « NAZA » ne devrait pas être réduit à une querelle entre réalisateurs et responsables politiques sionistes. Ce qu’il soulève dépasse largement le film : que devient une société lorsqu’elle peut transformer la mort de civils en procédure, puis cette procédure en langage administratif ? Que devient le reste du monde lorsqu’il découvre ces mécanismes tout en décidant de poursuivre ses relations comme si cette réalité pouvait être rangée dans un dossier séparé ? C’est pourquoi le contraste avec le Maroc est si brutal. Le film demande de regarder. La diplomatie demande de continuer. Le film ramène les victimes au centre du récit. La géopolitique les repousse à l’arrière-plan. Le film oblige à demander qui meurt. La géopolitique demande souvent qui gagne. Entre les deux, il y a Ghaza, suspendue aux décisions prises dans des capitales où la mort n’a ni visage ni odeur. Je ne demande pas que le spectateur pense à la place des autres. Je demande exactement l’inverse : qu’on lui permette de voir. Que « NAZA » soit diffusé, traduit, sous-titré et débattu. Qu’il entre dans les universités, les salles de cinéma, les rédactions et les foyers. Que ses défenseurs le regardent. Que ses adversaires le regardent. Que ceux qui soutiennent la normalisation le regardent comme ceux qui la condamnent. Un film ne devrait pas être réduit au silence parce que son sujet dérange. Une réalité qui concerne des vies humaines ne devrait pas être soumise au confort des chancelleries. Pendant que certains documentent les mécanismes de la guerre, d’autres poursuivent ceux de la normalisation. Pendant que les uns mesurent le coût humain des opérations militaires, les autres négocient l’avenir des relations diplomatiques. Les deux réalités ne sont pourtant pas séparées. L’Histoire ne séparera pas éternellement les communiqués des cadavres, les ambassades des ruines et les décisions politiques de leurs conséquences humaines. Elle conservera les deux images ensemble : Ghaza sous les bombes et les ambassades qui s’allument.