Fidèles à eux-mêmes

Au travail, certaines personnes sont étiquetées comme difficiles.

Non pas qu’elles soient incompétentes ou cherchent à se dérober des responsabilités, mais simplement parce qu’elles osent dire ce qu’elles pensent. On les critique pour abus de caractère, résistance aux choix ou incapacité d’approuver sans réagir dans certaines conditions. Il n’est pas rare que celle-ci compromette toute une carrière : il n’est pas bon collaborateur avec sa hiérarchie. Mais derrière cette réputation, la réalité est parfois bien différente. Non pas celui d’un homme qui s’est épuisé à la tâche mais qui a pris des risques et réussi. Il a eu plusieurs patrons, dirigeants et méthodes souvent contradictoires de supervision. Il grimpa les échelons, fut promu en toute justice et reçut la reconnaissance due à son talent. Mais avec les années les mêmes conflits sont de retour! Dès qu’il perçoit une illégalité, une erreur ou une décision qu’il estime absurde ou injuste, il réagit. Il s’exprime, expose, argumente et défend ses opinions.Tantôt trop directement, tantôt sans réaliser le poids de ses mots. Il en a payé le prix fort : maintes fois sanctionné par l’administration, il n’abandonne jamais ses convictions. De nouveau, il se met à dos sa hiérarchie. Les dirigeants se succèdent, les années passent, les sanctions s’additionnent, mais le scénario est le même. Pourquoi ? Pourquoi risquer de perdre en quelques mots ce que vous avez mis une vie entière à bâtir? S’agit-il d’orgueil, du désir de ne pas se laisser faire, d’une réticence à reconnaître une autorité, ou bien est-ce tout simplement l’incapacité de détourner le regard quand on voit ce qu’on croit être mal ou illégal ? Que peut-on attendre si chaque mot peut coûter un bras mais que vous refusez de renoncer à vos principes? Probablement la réalité, elle est bien plus complexe. La franchise n’a pas toujours raison. La bonne volonté ne suffit pas ; il ne suffit pas de défendre une bonne cause pour être certain d’en avoir et d’user de la bonne manière. Parfois l’impulsivité ou le manque de diplomatie risquent de faire d’une remarque justifiée un conflit inutile. Même si vous avez raison sur le fond, vous avez tort dans la manière. Ces hommes qui ne se taisent pas devant l’illégal et s’il arrive qu’ils s’en accommodent, ils vivent une capitulation qu’ils ne peuvent entériner. Pour beaucoup d’entre eux, ce n’est pas par ignorance des risques : heurts avec la hiérarchie, sanctions disciplinaires, opportunité de promotions compromises, voire à la fin carrière brisée, après des années d’efforts et de renoncements. Ce n’est pas l’orgueil ni le refus de l’autorité, mais bien une force intérieure qui les pousse à se battre pour ce qu’ils croient être juste, même quand le prix de la lutte est élevé. Ils n’ont pas peur, mais ils sont conscients de ce qu’ils risquent de perdre. Pour autant, ils sont capables et ne résistent pas à dénoncer l’illégalité, au moment où d’autres choisissent de se taire pour préserver leur tranquillité. Ce qui est paradoxal : ces gens veulent réussir, progresser, s’acheminer vers le succès, mais parfois ils ne sont pas prêts à sacrifier la vérité pour un profit ou juste une tranquillité. Ils ne sont pas nécessairement dans l’incapacité de respecter l’autorité ; elles ont simplement du mal à tolérer l’idée qu’une fonction puisse donner à un supérieur le droit d’avoir raison ou d’user du tort. Une bonne hiérarchie ne doit pas avoir peur de ceux qui prennent le risque de désapprouver. Elle devrait plutôt essayer de deviner ce qu’ils signifient: peut-être une maladresse, mais aussi une vraie inquiétude, une conscience des responsabilités ou un vouloir-faire honorable. En vérité, celui qui s’oppose n’est pas nécessairement le danger, le plus grand. Parfois c’est celui qui perçoit l’illégal mais a peur des conséquences et ne dit rien.