Entre besoins et incapacité

Aujourd’hui, le père ne se contente plus de pourvoir aux besoins essentiels de ses enfants.

Il se retrouve confronté à une liste croissante d’envies, façonnées par ce que les enfants et les adolescents observent chez leurs camarades issus de familles aisées. Smartphone dernier cri, vêtements de marque, ordinateur performant, voyages, sorties au restaurant ou même un certain mode de vie… Autant d’exigences qui peuvent paraître banales aux yeux des enfants, mais qui risquent de devenir un lourd fardeau pour un père au revenu modeste. Dans cette situation, le père se trouve dans une position délicate: tiraillé entre son incapacité à satisfaire toutes les demandes de ses enfants et la crainte de les voir se sentir inférieurs à leurs camarades, sans oublier une angoisse cruelle encore: celle de voir son image et son statut social vaciller aux yeux de sa famille et de son entourage. Tout peut commencer par une simple question posée par un enfant au retour de l’école « pourquoi n’avons-nous pas la même chose qu’eux?», mais cette question bien qu’elle paraisse innocente, peut laisser une trace profonde chez le père. Les enfants ne perçoivent pas toujours les détails des revenus, des dépenses et des dettes, ni l’ampleur des efforts que leur père déploie pour assurer la nourriture, le logement, la scolarité et le règlement des factures. Ce qu’ils voient, c’est uniquement le résultat: un camarade avec un téléphone neuf, un autre portant des vêtements coûteux, et un troisième partant en voyage avec sa famille pendant les vacances. Avec l’essor des réseaux sociaux, la comparaison occupe une place croissante dans la vie quotidienne. Les images de voitures, de maisons, de voyages et d’achats donnent souvent l’impression que la vie d’autrui constitue une norme, alors même que l’image projetée ne reflète pas souvent la réalité de la situation financière du foyer. Un père tiraillé entre amour et moyens. C’est ici que le refus cesse d’être une simple décision financière pour devenir une épreuve psychologique. Le père peut en effet, avoir le sentiment d’avoir failli à son rôle, alors même qu’il travaille de longues heures et consacre une part importante de ses revenus à subvenir aux besoins essentiels de sa famille. Ce sentiment peut le pousser parfois à s’endetter, à acheter au-delà de ses moyens ou à renoncer à ses propres besoins, simplement pour éviter que ses enfants ne se sentent inférieurs aux autres. Quand le pouvoir d’achat devient une mesure du statut social. Le problème ne se limite pas aux enfants. Dans certains milieux sociaux, la capacité à acquérir des biens et à les exhiber aux yeux des autres est devenue une composante de l’image sociale de la famille. Une meilleure voiture, un téléphone plus coûteux, des vêtements de marque ou un séjour de luxe dans une destination touristique: autant d’éléments qui, de simples accessoires de confort, peuvent se transformer en indicateurs utilisés par certains pour juger de la réussite et du statut d’une personne. C’est alors que le père aux revenus modestes se sent tenu non seulement de subvenir aux besoins de sa famille, mais aussi de préserver une certaine image sociale. Ce qui le blesse peut-être plus, c’est que ses propres enfants pourraient, sans le vouloir, commencer à associer la valeur de leur père à ce qu’il est capable de leur offrir. Face à ce phénomène, il ne suffit pas d’exiger du père qu’il «assume» ou qu’il «subvienne davantage aux besoins» la responsabilité est partagée entre la famille, la société, l’école, les médias et les réseaux sociaux. Les enfants ont besoin d’apprendre que les disparités de niveau de vie entre les familles sont naturelles et que le fait que d’autres possèdent davantage de biens ne signifie pas nécessairement qu’ils sont meilleurs ou plus heureux.