Connaissance et intelligence
Nous avons parfois tendance à confondre deux qualités, bien qu’elles puissent se compléter, ne signifient pas la même chose : la connaissance et l’intelligence.
La première relève de ce que nous apprenons et retenons au fil de nos lectures, de nos études et de nos expériences. La seconde se manifeste dans notre capacité à comprendre, à établir des liens, à analyser et à tirer un jugement de ce que nous savons. Les réseaux sociaux ont profondément changé notre rapport au savoir. Nous passons d’un sujet à un autre, lisons un titre, regardons une vidéo, retenons quelques éléments et poursuivons notre lecture. À force de voir défiler les mêmes sujets, nous finissons parfois par croire que nous les maîtrisons. Pourtant, être informé d’un événement ne signifie pas l’avoir compris. Quelques recherches suffisent parfois pour se sentir spécialiste de l’histoire, de la politique, de l’économie et pourquoi pas de la psychologie. La connaissance semble à portée de main, mais le discernement demande un autre effort. Cette confusion se retrouve aussi dans les discussions ordinaires. Quatre ou cinq personnes parlent d’un événement autour d’une table de café. L’une d’elles cite un philosophe, évoque une théorie économique, rappelle une date historique et utilise quelques expressions savantes. Les autres écoutent. Peu importe que son raisonnement comporte des contradictions. Elle parle avec assurance et semble maîtriser son sujet. Puis un participant pose une question simple : « Mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour les gens qui vivent cette situation ? » Le premier reprend son discours, ajoute quelques références. La question reste sans réponse. Celui qui l’a posée risque même de passer pour quelqu’un qui ne comprend pas les subtilités du sujet. Voilà comment la capacité à impressionner peut prendre le dessus sur celle de comprendre. Le problème ne réside pas dans l’accès au savoir, mais dans la confusion entre son accumulation et sa compréhension. La connaissance nous apporte des éléments. L’intelligence nous permet de les relier et d’en saisir le sens. Le jugement exige davantage : apprécier une situation dans son contexte, distinguer l’essentiel de l’accessoire et accepter de ne pas disposer de tous les éléments pour conclure. Or, dans un environnement où chacun est encouragé à réagir immédiatement, celui qui tranche sans hésiter paraît parfois plus sûr de lui que celui qui prend le temps de réfléchir. Cette confusion prend une dimension particulière lorsqu’on observe une nouvelle catégorie d’intervenants qui se présentent comme opposants politiques depuis certaines capitales européennes. À longueur de publications et de vidéos, ils enchaînent les sujets, les accusations, les chiffres, les révélations et les commentaires. Ils mélangent parfois des faits vérifiables, des interprétations personnelles et des informations dont la fiabilité reste à établir. Tout est déversé en cascade, sans toujours prendre le temps de distinguer l’information de l’intox, le fait de la rumeur et l’analyse de l’affirmation gratuite. À les entendre, cette accumulation ferait d’eux des acteurs politiques avertis, des esprits particulièrement intelligents et selon leur propre appréciation, de véritables « mouhanakines ». Ils semblent parfois croire que la quantité de contenus diffusés suffit à leur donner une stature politique. Mais commenter tous les sujets, dénoncer à chaque occasion et accumuler les accusations ne constitue pas en soi une pensée politique. L’opposition, comme toute démarche politique, exige de la cohérence, de la connaissance, du discernement et surtout un minimum de responsabilité dans les propos tenus. Il ne suffit pas de parler de politique pour faire de la politique, pas plus qu’il ne suffit de répéter une information pour en faire une vérité. La véritable intelligence ne se trouve pas dans le volume de ce que l’on déverse, mais dans la capacité à comprendre ce que l’on avance et à en assumer le sens.