Cétait le bon vieux temps

«Cétait le bon vieux temps». Qui na jamais prononcé ces mots ? Ils surgissent au détour dune conversation, devant une vieille photographie, à la vue dune vieill...

Ils portent parfois la douceur dun sourire, parfois le poids dun regret. Il arrive même quils nous échappent sans que nous sachions exactement ce que nous regrettons. Était-ce réellement une époque meilleure ou seulement une partie de notre vie qui ne reviendra plus ? Nous vivons pourtant dans un monde objectivement plus confortable que celui de nos parents ou de nos grands-parents. Les distances se franchissent en quelques heures, la médecine sauve des vies quelle condamnait autrefois, les connaissances sont accessibles en quelques secondes, les moyens de communication abolissent les frontières. Si le bonheur obéissait au seul progrès matériel, la nostalgie aurait disparu depuis longtemps. Or cest précisément linverse qui se produit. Plus le monde avance, plus lexpression « le bon vieux temps » semble revenir dans les conversations. Cette contradiction mérite quon sy arrête. Car ce que nous appelons le passé nest peut-être pas une époque idéale. Cest une époque où nous étions différents. Lorsque nous vivions ces années-là, nous nen mesurions presque jamais la beauté. Les journées nous semblaient ordinaires. Nous trouvions les vacances trop courtes, lécole parfois pénible, les difficultés nombreuses. Beaucoup ont connu une existence modeste, certains même la précarité. Les maisons étaient plus petites, les moyens plus limités, les loisirs moins nombreux. Pourtant, des décennies plus tard, ces souvenirs prennent une lumière que nous ne leur connaissions pas. Le temps possède cette étrange faculté de polir la mémoire comme la mer polit les pierres. Il efface les aspérités sans détruire les émotions. Il laisse disparaître les contrariétés pour préserver les visages, les voix, les éclats de rire, les odeurs dun repas familial ou le bruit dun ballon dans une rue devenue silencieuse. Ce nest quaprès leur disparition que certaines choses révèlent toute leur valeur. Mais la nostalgie ne naît pas uniquement parce que le passé est irréversible. Elle prend surtout racine dans la comparaison entre les relations humaines dhier et celles daujourdhui. Le temps, lui, ne change pas. Il avance avec la même régularité depuis que lhomme existe. Il ne devient ni meilleur ni pire. Il est simplement fidèle à lui-même, indifférent à nos joies comme à nos peines. Ce qui change, ce sont les êtres humains. Ce sont leurs priorités, leur manière de regarder lautre, leur façon dhabiter le monde. Nous blâmons notre époque, alors que le défaut est en nous. Notre époque na dautre défaut que nous-mêmes Nous accusons notre temps, mais cest en nous que réside la faute ; Car le temps na dautre imperfection que celle des hommes qui le traversent. Al-Imam Al-Shafii Nous disons souvent que « les voisins ne sont plus comme avant ». En réalité, les maisons sont restées les mêmes, les rues aussi. Ce qui sest transformé, cest le lien qui unissait ceux qui y vivaient. Autrefois, la porte restait ouverte plus facilement que le téléphone ne lest aujourdhui. On connaissait les difficultés de la famille voisine sans quelle ait besoin de les publier sur un écran. La solidarité nétait pas parfaite, mais elle était spontanée. On partageait davantage parce que lon vivait davantage ensemble. On affirme également que les élèves ne sont plus les mêmes, que les enseignants ont changé, que les parents ne ressemblent plus à ceux dautrefois. Là encore, il serait trop simple daccuser une génération. Ce nest pas lenfant qui a changé seul, ni le maître, ni les parents. Cest lespace invisible qui les relie. Lautorité sest transformée, la confiance sest fragilisée, lécoute sest raréfiée. Les mots circulent plus vite, mais ils atteignent moins souvent le cur. Il en va de même pour la famille. Les repas sont parfois plus silencieux malgré les écrans qui nous relient au monde entier. Nous connaissons les nouvelles dun inconnu vivant à lautre bout de la planète avant de prendre des nouvelles dun cousin qui habite la même ville. Nous échangeons davantage dinformations, mais moins de présence. Or aucune technologie ne remplacera jamais la chaleur dun regard attentif, dune visite imprévue ou dune main posée sur une épaule. Pourquoi cette évolution ? Les explications sont nombreuses et aucune ne suffit à elle seule. Les transformations économiques ont profondément modifié notre manière de vivre. La compétition sest intensifiée. La réussite est devenue une obligation sociale. Le prestige, le pouvoir, la recherche du profit et la peur du déclassement occupent une place grandissante. Lindividu est encouragé à se distinguer davantage quà appartenir. Peu à peu, lintérêt personnel a parfois pris le pas sur le bien commun. Cette logique na pas seulement transformé les marchés ; elle a pénétré les consciences. On évalue parfois une relation à son utilité, une rencontre à son rendement, un être humain à ce quil peut apporter. Sans nous en apercevoir, nous avons laissé sinstaller une forme de calcul là où régnaient autrefois la gratuité du geste, la fidélité de la parole et le plaisir dêtre ensemble sans raison particulière. Voilà sans doute ce qui nourrit le sentiment du « bon vieux temps ». Nous ne regrettons pas seulement une date sur un calendrier. Nous regrettons une manière dhabiter le monde. Nous regrettons une époque où les liens semblaient plus solides que les intérêts, où les promesses pesaient davantage que les contrats, où la parole avait encore valeur dengagement. Mais ce mécanisme de la mémoire ne retire rien à la vérité essentielle quelle nous souffle. Si le passé continue de nous émouvoir, ce nest pas parce quil était parfait. Cest parce quil nous rappelle ce que nous risquons de perdre lorsque les valeurs qui donnent un sens à la vie seffacent derrière les intérêts immédiats. Peut-être nous trompons-nous lorsque nous parlons avec mélancolie du « bon vieux temps ». Le temps, en lui-même, na ni vertu ni défaut. Il ne fait que sécouler, imperturbable, témoin silencieux de nos choix et de nos renoncements. Aujourdhui, nous avons souvent confondu la modernité avec leffacement de nos repères. À force de vouloir ressembler aux modèles que lon nous présente comme universels, nous avons parfois relégué nos constantes éducatives et morales au rang de vestiges du passé. Le progrès technique est devenu, pour certains, un prétexte à laffaiblissement des valeurs, comme si avancer exigeait doublier ce qui nous a construits.