A une époque…
Quelle étrange époque, où les repères sont faussés et les rôles inversés ! L’oppresseur en vient désormais à attendre des excuses, tandis que le coupable relève...
Pendant ce temps, la victime; celle qui est dans son bon droit, court, non pas pour prouver son innocence, mais pour obtenir un instant d’écoute, un mot d’explication sur ce qui s’est passé, ou un aveu capable de réparer, ne serait-ce qu’un peu, ce qui a été brisé en elle. À une époque telle que celle-ci, l’erreur en soi n’est plus la seule source de souffrance; ce qui lui succède est bien plus cruel encore. C’est le cas lorsqu’une personne vous blesse, puis agit comme si cette blessure n’avait jamais existé, tout en attendant de vous que vous passiez à autre chose, que vous oubliiez et redeveniez celle ou celui que vous étiez; sans même prendre la peine de reconnaître ses propres actes. C’est comme si votre dignité était sommée de céder, vos sentiments accusés d’exagération, et votre douleur perçue comme une erreur qu’il conviendrait de corriger! Quelle est cette logique qui pousse l’opprimé à poursuivre celui qui l’a opprimé, et qui amène celui qui a commis une faute à refuser d’écouter la personne envers laquelle il a fauté ? Certaines personnes en sont venues à percevoir les excuses comme une défaite, et la reconnaissance d’une faute comme une atteinte à leur dignité. Elles choisissent alors le silence lorsque la parole est de mise, l’arrogance quand l’humilité est une vertu, et la fuite alors que faire face constituerait la forme la plus élémentaire de responsabilité. Elles laissent ainsi l’autre partie prisonnière d’interrogations sans fin, de souvenirs qui ne s’apaisent jamais, et d’une douleur qui ne trouve même pas l’occasion de s’exprimer. Le plus douloureux, c’est que la personne opprimée ne cherche bien souvent ni la victoire ni à ce que l’on s’incline devant elle. Tout ce qu’elle désire, c’est d’être entendue, comprise, et de sentir que ce qu’elle a subi n’a pas été un simple épisode sans importance dans la vie de celui qui en est responsable. Cependant, une réalité qui échappe à beaucoup est que réclamer des excuses à quelqu’un qui vous a causé du tort ne signifie pas que vous êtes faible. En revanche, s’acharner à poursuivre une personne qui refuse de vous écouter risque de porter atteinte à votre dignité et à votre tranquillité d’esprit. Il existe, en effet, une différence entre faire valoir vos droits et rendre votre paix intérieure dépendante de la reconnaissance d’une personne qui refuse de reconnaître ses torts, ou du remord d’une personne qui n’en éprouve aucun. Les véritables excuses ne s’arrachent pas par l’insistance, et leur valeur ne grandit pas à force de les réclamer. Elles émanent d’une conscience qui a pris la mesure du tort causé, et d’un cœur qui a eu le courage de faire face à la vérité. Quant aux excuses formulées par peur de perdre l’autre ou pour échapper au blâme, elles ne sont souvent que des mots éphémères, incapables de réparer ce que les actes ont détruit. Tout silence n’est pas nécessairement le signe d’un regret, tout comme tout éloignement ne constitue pas une victoire. Il arrive que celui qui a commis une faute s’éloigne pour éviter la confrontation, qu’il se taise faute de justification, ou qu’il feigne la force, incapable d’admettre sa propre faiblesse. Mais, quelles que soient les raisons, l’individu demeure responsable de l’impact de ses actes sur autrui, même s’il choisit de ne pas y faire face. Les relations humaines ne peuvent être saines si l’une des parties commet constamment des erreurs tandis que l’autre présente sans cesse des excuses. Une relation équilibrée n’est pas exempte d’erreurs; elle suppose, au contraire, le courage de les reconnaître, la volonté de les réparer, ainsi qu’un respect mutuel qui empêche l’un des partenaires de transformer les sentiments de l’autre en un fardeau. En fin de compte, ce dont nous avons peut-être le plus besoin à notre époque, ce ne sont pas davantage de belles paroles, mais une plus grande dose de responsabilité morale: apprendre à présenter des excuses lorsque nous commettons une erreur, à écouter lorsque nous blessons autrui, et à mettre notre orgueil de côté lorsque la dignité d’une autre personne est en jeu. Il n’est pas juste que quelqu’un vous blesse, puis vous laisse courir après lui pour lui expliquer votre souffrance. Et il n’est pas équitable que ce soit vous qui portiez le poids de la faute, celui de son explication, ainsi que celui de réparer ce que vous n’avez pas gâché. Si la dignité avait une voix, elle dirait : « J’ai tenté d’expliquer, j’ai offert des occasions, j’ai espéré que justice me soit rendue; mais je ne continuerai pas à frapper à une porte de quelqu’un qui sait que je suis là, et choisit de ne pas ouvrir ». Certains droits ne s’éteignent pas simplement parce que leurs titulaires se sont lassés de les réclamer. Certaines blessures ne deviennent pas insignifiantes sous prétexte que leur auteur les nie. Et certaines fins ne relèvent pas de la cruauté, mais constituent une ultime décision de se retrouver soi-même, après un long épuisement. À une époque où l’oppresseur attend des excuses et où celui qui a commis une faute refuse même d’écouter, une vérité demeure essentielle: présenter des excuses relève du courage, savoir écouter témoigne du respect, et reconnaître ses torts est une marque de noblesse morale. Quant à la dignité, elle ne saurait être le prix que paie la victime pour obtenir un semblant de justice.