A la croisée de la vacuité et de la curiosité
A une époque où les connaissances s’étendent, où les évènements se précipitent et où s’ouvrent à l’être humain d’innombrables portes pour apprendre, travailler ...
A une époque où les connaissances s’étendent, où les évènements se précipitent et où s’ouvrent à l’être humain d’innombrables portes pour apprendre, travailler et créer, beaucoup choisissent de consumer leur existence dans des choses qui n’apportent rien à leur vie. Ils suivent les détails de la vie d’autrui, guettent leurs erreurs, commentent leur façon de s’habiller, de parler et leurs relations, et colportent des nouvelles futiles comme s’il s’agissait d’enjeux cruciaux. Tout cela alors que défilent sous leurs yeux des questions bien plus importantes, des opportunités majeures et un temps qui ne reviendra jamais. Le problème ne réside pas dans le divertissement en soi, ni dans le fait de rire ou de chercher à se détendre; la vie a besoin de légèreté et de moments de respiration. La tragédie commence toutefois lorsque la futilité, cessant d’être une simple parenthèse, se transforme en un mode de vie, et que l’obsession pour autrui se substitue au souci de se réformer soi-même. Combien de personnes connaissent les détails de la vie d’autrui mieux que les leurs? Elles savent qui s’est marié, qui a divorcé, qui a acheté une voiture, qui a voyagé, qui a commis une erreur ou une maladresse…, mais ignorent vers où se dirige leur propre vie. Elles observent les autres à travers l’écran de leurs téléphones, les jugent, puis reviennent à leur réalité, accablées par ce même vide qu’elles tentaient de fuir. Observer les autres, procure à l’individu une illusion passagère d’importance. Il est en effet aisé de déceler les défauts d’autrui, mais bien plus difficile de se retrouver face à soi-même et de s’interroger: qu’ai-je accompli? Qu’ai-je appris? Qu’ai-je réparé? Qui ai-je aidé? Et qu’ai-je laissé derrière moi dans ce monde, au-delà des simples paroles? Ce qui est plus douloureux encore, c’est que la société peut récompenser ce genre de préoccupations. Celui qui détient une anecdote sur un individu peut devenir plus célèbre que celui qui possède un savoir utile. Un scandale peut se propager en quelques minutes, tandis qu’un livre instructif mettra des années à trouver un lecteur. Les foules peuvent se passionner pour des détails futiles, alors que les questions relatives à la pauvreté, au chômage, à la santé, à la culture et à l’éducation des enfants ne suscitent qu’une attention superficielle. Ici le problème ne concerne plus seulement les individus; il devient une question de conscience. Une société habituée à consommer la médiocrité perd quelque chose de précieux: sa capacité à porter son attention sur ce qui en vaut la peine. Or l’attention est une richesse : ce à quoi nous consacrons notre temps et notre intérêt finit, peu à peu, par façonner nos esprits, nos personnalités et nos vies. Plus grave encore que la perte de temps, la vacuité tue le sens des responsabilités. Lorsqu’une personne se préoccupe constamment de savoir ce que font les autres, elle cesse de se poser la question essentielle;« que fais-je moi ?». Elle passe du statut d’acteur à celui de spectateur, de créateur d’évènement, à simple commentateur, et d’individu capable de changer les choses à quelqu’un qui guette les erreurs d’autrui pour se sentir supérieur à eux. La réforme ne consiste pas à couper les ponts avec le monde et à vivre en isolement, mais plutôt à réorganiser nos priorités. Il s’agit de savoir quand parler et quand se taire, quand suivre l’actualité et quand raccrocher pour revenir à notre vie réelle. Il s’agit de consacrer du temps au savoir, au travail, à la famille, à la santé, à la lecture et au service d’autrui, plutôt que de passer de longues heures à suivre la vie de personnes qui n’apporte rien à la nôtre. Avant de demander: « Qu’a fait un tel? », demandons-nous: « Qu’avons-nous fait, nous ?». Avant de rire de la chute d’autrui, demandons-nous: « Bâtissons-nous quelque chose dont nous puissions être fiers? » Et avant de passer une nuit entière à suivre une polémique qui ne nous concerne pas, demandons-nous:« Qu’aurions-nous pu accomplir durant ces heures?». L’homme ne perd pas sa vie d’un seul coup. Il la perd par bribes, au fil des minutes éparses dont il croit, à tort, qu’elles sont anodines. Une minute ici à observer les autres, une heure là-bas dans une discussion vaine, une soirée entière à suivre des nouvelles qui ne le concernent pas …pour finalement découvrir, des années plus tard, que sa vie est remplie de choses, mais qu’elle s’est vidée de tout sens. Nous ne sommes pas tenus d’être grands chaque jour, mais nous avons le devoir de ne pas laisser la médiocrité définir nos journées. Car, il y a toujours un livre dont nous pouvons tirer un enseignement, une compétence à acquérir, une tâche à maîtriser, une personne à aider, une relation à réparer et un défaut personnel que nous pouvons commencer à corriger. Peut-être, notre société a-t-elle besoin, aujourd’hui, d’apprendre une vertu rare: celle de délaisser ce qui ne la concerne pas pour se tourner vers ce qui lui est profitable. Le monde ne change pas à force de parler d’autrui, et les sociétés ne prospèrent pas en s’observant mutuellement. Elles progressent lorsque la curiosité se mue en savoir, le temps en action, la colère en réforme, et que l’intérêt porté aux autres se transforme en un véritable souci de l’être humain lui-même. En fin de compte, la question la plus brutale que chacun de nous devrait se poser est peut-être celle-ci: si je cessais totalement d’observer les autres, que ferais-je de ma vie ? La réponse à cette question pourrait nous révéler quelle part de notre vie nous a réellement appartenue, et quelle part nous avons gâché en vivant celle des autres.